mardi 15 novembre 2016

J'ai lu "Paradis éphémères" de Donald Richie

Donald Riche
Paradis éphémères. À travers l’Orient
Traduit de l’anglais (USA) par Anne-Sylvie Homassel, Flammarion, 2015, 195 pages, 21 €


Donald Richie nous avait déjà bien intéressé, il y a quelques années, dans Les honorables visiteurs (Éd. du Rocher, 2001), récit dans lequel il évoquait les relations entre Japon et Occident à travers les portraits de ses honorables visiteurs comme Pierre Loti, Charlie Chaplin, Jean Cocteau ou William Faulkner. Cette fois c’est lui-même qu’il met en scène et à lui-même qu’il se confronte à l’occasion de quelques pérégrinations au cours des années 2000 dans un Orient que le voyageur d’aujourd’hui et de demain pourrait bien ne plus rencontrer.

Les paradis fragiles ou éphémères que décrit Donal Richie sont peut-être en voie de disparition. Si Donald Richie aime voyager c’est parce qu’il préfère la différence. C’est aussi parce qu’en voyage nous abandonnons une personnalité que la familiarité nous rendait rance – nous-même. Et parce que le voyage est une incessante surprise et qu’il procure une excitation qui vous met dans l’état de comprendre à tout moment quelque chose dont nous ne sommes, chez nous, capables de faire l’expérience qu’une fois par mois. Mais ça n’est pas gagné pour autant, souvent le visiteur voit ce qu’il s’attend à voir. Donald Richie, en voyageur averti, est parti voir, écouter, sentir, ressentir.

Le recueil d’une quinzaine de textes, autant d’étapes, est consacré à l’Orient. Le voyage commence sur le Nil, avec cette impression que c’est l’histoire qui se déroule sous mes yeux, ce que je vois a toujours été. Au fil de la croisière, Donald Richie éprouve un autre sentiment bien connu des voyageurs, tel Flaubert lui aussi vers Louxor, une sorte de bonheur solennel et écrit : je suis joyeux sans raison. En parcourant les grandes villes de l’Inde, il imagine ce que seront Paris ou Londres lorsque naîtront des milliards d’autres hommes qui ne sauront où aller. L’Inde n’est pas seulement le passé. Elle est aussi le futur. Au Bhoutan le voyageur quitte le monde moderne pour entrer dans un XVIIIe siècle pourvu d’aéroplanes. Près d’Oulan-Bator, des Mongol-land proposent des attractions pour touristes, mais si le voyageur s’éloigne il trouvera la steppe, la beauté intrinsèque du pays. En Chine, Donald Richie esthanté par la Cité interdite, comme le fut Victor Segalen. A Luang Prabang, si les moines disposent de tous les outils modernes de communication, il peut encore voir des jeunes gens exécuter sans ostentation, des danses de séductions médiévales. Au Laos, au Vietnam, en Thaïlande, en Birmanie, à Bornéo, en Corée, au Japon, Donald Richie parcourt et décrit des lieux encore préservés, sans trop dedistractions, des fêtes encore traditionnelles, des paradis éphémères, avec toujours cette question :jusqu’à quand, ce paradis ?

Car on le sait, d’autres voyageurs (l’anthropologue Franck Michel, par exemple) l’on démontré : le tourisme transforme les choses, souvent pour le pire. Les petits paradis d’un jour ne le restent jamais bien longtemps. Surtout de nos jours, avec l’instantanéité de l’information et des vols vers toutes destinations et à la portée de tout le monde. Et avec la manne financière que le tourisme peut rapporter. D’un autre côté, pourquoi tout le monde ne pourrait pas bénéficier de ces instants de bonheur sur une plage isolée et paradisiaque, devant un extraordinaire panorama ou sur un sentier à la trace si ténue qu’il semble oublié depuis des siècles ?

Ces chroniques de voyages, sorte de guide poétique et très incomplet de l’Orient, parlent d’un monde en perpétuelle mutation et nous font réfléchir : Les paradis sont bâtis sur le passé ; ils durent aussi longtemps que le progrès ne les atteint pas. Par ailleurs Donald Richie n’est pas dupe et s’interroge avec raison (lors d’une escale sur l’île de Yap) : la question de savoir si ces gens trouvent eux aussi leur situation paradisiaque est éminemment discutable. Dans les domaines du voyage et du tourisme, les mutations sont en cours, et à venir. On ne sait pas encore quelle place chacun y trouvera. L’attrait de l’exotique est l’une des conditions de notre existence. Encore faudrait-il qu’il reste quelques ailleurs, quelques différences, et que demeure le goût sincère pour ce que l’étranger, l’autre ont de plus profond.


samedi 12 novembre 2016

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White
Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord
Traduction de Marie-Claude White, 176 pages, 17 €
Edition: Le Mot et le Reste, 2014.


Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées blanches et bleues, au Labrador, dans La route bleue (1983, prix Médicis). Il fait d’ailleurs un petit clin d’œil à cette route à la fin de son périple : « Mais, bon, il est temps de reprendre la route, la route sceptique, la route surnihiliste, la route bleue avec ses moments bleus, ses lumières blanches et ses lignes noires et fermes ». Cette fois c’est à l’opposé, à l’ouest du continent américain, que le voyageur et écrivain nous transporte, du côté de Vancouver, le long du Pacifique Nord et des côtes ouest du Canada et de l’Alaska.
D’abord, les lieux. White sait décrire les lieux. Ici Vancouver, avec sa litanie poétique de noms de quartiers, avec une description de la ville bruyante, en effervescence. La ville, le musée, le port et sa faune hétéroclite, le cimetière. Pour White, musarder dans un musée c’est la possibilité de « trouver une image cohérente du monde » et la lecture des inscriptions des pierres tombales lui permet de « pénétrer dans le théâtre du monde ».
Ensuite, les grands espaces. Ce « grand dehors » cher à l’auteur, comme la piste du White Pass, le Klondike Highway, le pays des Indiens tagish. Les rencontres sont nombreuses avec les habitants, ou des hommes et des femmes de passage. Les dialogues, derrière les anecdotes, sont pleins d’enseignements sur la société et la vie de tous les jours.
Enfin, White rencontre, comme toujours dans ses récits de voyages ancrés dans la réalité, des « figures du dehors » qu’il fréquente déjà ou qu’il découvre. Il est ici question de John Muir, dont White a déjà parlé (et dont il a préfacé les œuvres), d’anonymes chasseurs de phoques, d’Indiens, de Béring, de Soapy Smith, un aventurier. Ou de ce MacKenzie, voyageur, commerçant, qui parcourut ces régions, et dont le récit, loin des « aventures romantiques », écrit avec « des mots d’une extrême simplicité qui, mieux que tant de formules élaborées, sont plus proches, à mon sens, de la substance de la vraie poésie », enchante Kenneth White –  à qui cette formule s’applique très bien.
Finalement, ce récit sur la route bleue de Vancouver se rapproche aussi des Cygnes sauvages, autre récit de voyage, au Japon, à la recherche et dans l’attente de l’envol des majestueux oiseaux. Car ici aussi il y a l’attente d’une rencontre, qui sera tout aussi merveilleuse…
Un peu comme le Voyage de Vancouver, qui date de 1791, une « histoire écrite sur les vents », White raconte donc ici sa « vadrouille » et ses « escales » dans ces régions, sait nous intéresser, nous faire découvrir ce monde, les lieux, les idées, les pensées, les acteurs, sait nous apprendre, nous donner à comprendre le présent en partant de faits et d’un monde bien réels, mais aussi les cultures du passé, perdues, détruites. Pour garder « tous ses sens ouverts, ainsi que son esprit », rien de mieux que la lecture d’un récit de Kenneth White, à lire si possible au grand air.
Saluons au passage le travail des éditions Le Mot et le Reste, qui publient ce récit inédit de Kenneth White, mais aussi qui rééditent les œuvres de cet écrivain majeur, comme La route bleue ou Les cygnes sauvages ou encore La figure du dehors (2014), un « classique » qui a ouvert les yeux et les esprits de bon nombre de lecteurs.

mardi 24 juin 2014

J'ai lu "Chemin d’Assise. L’aventure intérieure" d'Olivier Lemire



Olivier Lemire
Chemin d’Assise. L’aventure intérieure
Éditions Bayard / éditions Franciscaines 2014
168p, 19€

Pourquoi marcher vers Assise, alors qu’il existe tant d’autres chemins célèbres et fréquentés (le GR5, Compostelle…) ? Et d’ailleurs, pourquoi partir, pourquoi marcher ? Pourquoi se coltiner avec « des soirées solitaires et des lits de fortune ; l’odeur aigre des aisselles en fin de journée et le bruit des alaises en plastique dans les chambres d’hôtel ; le crépitement de la pluie sur le coupe-vent et les crocs des chiens évités de justesse au sortir des hameaux » ? Mais pour les vrais marcheurs, les voyageurs, il est sans doute impossible de rester en place, sur place. Peut-être que le quotidien offre trop de routine, pas assez de piment. Il y a mille raisons de voyager, comme l’écrit par exemple Sylvain Tesson dans Géographie de l’instant : « pour dissoudre sa mélancolie dans le bain du monde » ou tout simplement « pour saluer la beauté du monde. » Olivier Lemire, comme un mécréant, se met en marche vers un lieu saint. « J’ai devant moi l’étendue de mon avenir. »

Si au départ de Vézelay « les jambes sont un peu frêles » et que « le corps supplie qu’on lui évite les vertus supposées des pas mis les uns en avant des autres », Olivier Lemire a « l’optimisme indispensable au cheminement pédestre » ; il l’a déjà montré dans ces récits précédents L’esprit du chemin, et L’homme qui marche. Il sait que « pour trouver la force on ne peut compter que sur soi. » Alors il se met en chemin « avec comme mot d’ordre des mots à la fois démodés et infiniment modernes : pauvreté, obéissance, chasteté. » Comme ce François, cet homme qui faisait sensation « avec sa bure grossière. »

Olivier Lemire fait bien sûr l’éloge du chemin, des sons et des odeurs, et de la pluie. Il pleut beaucoup lorsqu’on chemine. Dans le Morvan ou ailleurs. Pourtant, la nature « n’est jamais triste, c’est nous qui le sommes à sa place. » Il se baigne nu, comme « le fou d’Assise », à une époque où être nu était le signe du condamné, le chemin vers la mort. Mais le chemin d’Assise est un chemin de vie. C’est quand on a bien les pieds sur terre que l’on a l’esprit le plus ouvert. Et le plus important quand on est en chemin ce sont bien les rencontres. Des rencontres qu’il ne ferait probablement pas si la route ne l’avait pas dépouillé du poids superflu des certitudes et de préjugés. Ainsi, Ardi, la « femme pauvre » aurait peut-être été vue comme une « pauvre femme » Avec Roland, un « échange inégal » mais « intime » aurait pu n’être qu’un « dialogue de sourd ». Le chemin, la vision du chemineau changent tout : « pour aimer ce qui est autre, il faut s’arrêter en chemin, et observer l’étrangeté de ce qui n’est pas soi. A force d’être vue, la différence devient familière. »

Olivier Lemire est parti de Vézelay, a traversé la Bourgogne, le Beaujolais, le Bugey, les Alpes, ces « monts affreux » qui ont tant effrayé les voyageurs avant de devenir un terrain de loisir. Laissons ici Olivier et ses lecteurs, dans cette descente vers Turin, puis vers Florence et Assise, sous le ciel de l’Ombrie. A chacun de continuer ce chemin, le chemin du marcheur, le chemin de l’écrivain voyageur, et celui du lecteur. Il était une fois… Ou plutôt : Alors, Olivier Lemire, comme un mécréant, se mit en marche vers un lieu saint…

Depuis plusieurs années, Olivier Lemire, né en 1959, arpente la France à pied. Écrivain voyageur, photographe, il a publié Celui qui marche (Cherche midi, 2009), L'esprit du chemin (Transboréal, 2011), Mercantour, l’esprit des lieux (Gilletta éditions, 2011).

dimanche 11 mai 2014

J'ai relu Les autonautes de la cosmoroute, de Carol Dunlop et Julio Cortazar



Carol Dunlop et Julio Cortazar
Les autonautes de la cosmoroute
Gallimard, 1983. 
Traductions de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon et Françoise Campo

La célébration d’écrivains argentins au salon du livre de Paris en 2014 nous donne l’occasion de nous replonger dans la littérature de ce pays. Et par exemple dans ce récit, pas du tout argentin. Mais au départ un projet original : faire le voyage de Paris à Marseille en camping-car sans quitter l’autoroute une seule fois ; visiter deux parkings par jour en passant toujours la nuit dans le deuxième ; prendre note de toute observation pertinente ; écrire le livre de l’expédition en « s’inspirant peut-être des récits de voyages des grands explorateurs du passé. » Le projet littéraire : « raconter d’une façon tout à fait littéraire, poétique et humoristique, les étapes, événements et expériences divers que va nous offrir sans doute un voyage aussi étrange. » Résultat : Les autonautes de la cosmoroute, Un voyage intemporel Paris - Marseille par Carol Dunlop et Julio Cortazar.

L’autoroute n’est peut-être pas seulement « un ouvrage moderne minutieusement étudié pour permettre à des voyageurs, enfermées dans des capsules à quatre roues, de parcourir (rapidement) un trajet. » Mais qu’allait-il se passer avec une progression au ralenti alors que tout le monde fonce à toute allure ?

Départ: le dimanche 23 mai 1982, quelque part dans le Xe arrondissement. Arrivée mercredi 23 juin 1982. Résultat : les voyageurs n’ont rien vu de l’autoroute, ou presque rien. Tout s’est passé sur les parkings. Là, sur ces grandes aires qui voient « naître chaque soir une petite ville éphémère la plus internationale du monde » il y a eu matière à notes, articles, photos. Les voitures, les camions aux bâches sans raison sociale, leurs occupants adultes, enfants, animaux, les jardiniers des aires, les poubelles, les arbres… composent toute une poésie souvent ignorée. Dans une prose mêlant humour (beaucoup), détachement, mélancolie (parfois, à cause du sujet sans doute, mais aussi de la maladie et du répit qu’elle laisse momentanément à Carol), les deux auteurs se relaient pour proposer un mélange de livre de bord, récit de voyage, enquête ethnographique et reportage photos.

Étrange bouquin quand même. Non pas tant à cause du point de départ, qui est une idée saugrenue mais pourquoi pas, que pour le résultat : est-ce la métaphore d’une rencontre amoureuse : le livre commence par des « préliminaires »; et il est parsemé de passages érotiques. Est-ce un récit de voyage ? Il ne figure pas dans les anthologies de ce genre. Un album photos des années 80 ? Un dialogue littéraire entre deux être que la mort va bientôt séparer ? Le récit est parfois très « détaché », très décalé, mais il faut reconnaître qu’il y a une certaine musicalité et que tout ça a une certaine allure. A propos de musicalité : à lire en écoutant une musique qui fait penser au voyage, à la route, quelque chose de tendre et violent à la fois, d’un peu électrique. A mon avis, une compilation de Neil Young ferait parfaitement l’affaire.

Julio Cortazar est né à Bruxelles de parents argentins en 1914. Il a longtemps vécu en France et il a notamment obtenu le prix Médicis étranger en 1974. Il est décédé en 1984. Carol Dunlop, sa compagne de la fin de sa vie était elle aussi écrivain. Elle est morte deux ans avant Cortazar, le 2 novembre 1982, à l'âge de 35 ans.

jeudi 24 avril 2014

J'ai lu "Ienisseï" suivi de "Russie blanche" de Christian Garcin



Christian Garcin
Ienisseï suivi de Russie blanche
Récit
Éditions Verdier 2014
96p, 11.80€


Ça n’est pas la première fois que Christian Garcin voyage en Sibérie, ni la première fois qu’il propose des récits de ces voyages et de ses « croisière » sur un fleuve : voir par exemple le récit sur la Lena dans En descendant les fleuves – Carnets de l’Extrême-Orient russe, avec Éric Faye, (Stock 2011). Il nous propose ici deux courts textes, dont le premier, Ienisseï, est un récit qui raconte ce qu’il voit, ce qu’il entend durant la descente du fleuve Ienisseï, de Krasnoïarsk à son embouchure dans l’Arctique. Et ça commence mal : pas assez d’eau pour que le bateau, l’Alexandre Matrosov, puisse naviguer… Un moment il est même envisagé d’ouvrir les vannes d’un barrage. Il y a toujours des problèmes, en Sibérie, et il y a toujours des solutions…  Plus ou moins démesurées. La solution sera plus naturelle. Et l’on pourra partir.

Partir, longer des côtes. Accoster. Visiter les lieux, chargés d’histoires, rencontrer les habitants, plus ou moins résignés. Ici l’un de ces « villages des babouchkas », là où les hommes ont déserté, « vaincus par l’abus d’alcool ». Là, une « chanteuse dogane dans la lumière ocre du tchoum, entre odeur de chèvres et brouet de poissons de rivière. » Ailleurs, « des théories de conteneurs reconvertis en baraques de pécheurs, posées là comme des dominos de sucre roux sur une nappe claire. » Le bateau transporte des troupes d’artistes et de chanteurs qui se produisent depuis le pont lors des escales. Et quand il n’y a pas assez de fond pour s’approcher des côtes, ce sont les villageois qui viennent autour du navire sur leurs barques, pour écouter, et qui, enchantés, font demi-tour et retournent au village. Des instants probablement magiques pour tout voyageur. Magique aussi, mais pour d’autres raisons : l’arrivée à Doudinka, là où ont débarqués des milliers de prisonniers du Goulag que l’on dirigeait ensuite vers les mines de Norilsk, ville qui apparaît aujourd’hui à l’auteur « violemment jaune et tragiquement schizophrène. »

La lenteur de la navigation redonne à l’auteur le « sentiment géographie » que nous avons tous un peu perdu, et ces moments sont ressentis comme « des tentatives de restitutions de l’espace, voire de sensations (même illusoires) d’appropriation de ces mêmes espaces. » Aller doucement, prendre le temps d’écouter, de voir, de comprendre. Comme le fait Christian Garcin, qui écrit ce voyage au-delà du cercle polaire comme s’il nous parlait, là, comme ça, assis à la terrasse d’un café. Tranquillement. Comme un long voyage qui se déroule. Et le récit du voyage – la causerie à la terrasse – est agrémenté d’informations diverses, actuelles ou historiques, sur les camps, les anciennes usines, le délabrement, les risques écologiques, les coups d’éclats des Pussy Riots. D’anecdotes, de rencontres, de brefs dialogues parfois un peu surréalistes. Russie blanche est une brève évocation de la Biélorussie – qui n’est pas la Russie. Deux promenades, un peu courtes, peut-être. Il y aura sans doute d’autres livres pour approfondir. Mais ces deux récits sont déjà des invitations au voyage, à l’écoute des autres.

Né en 1959 à Marseille, Christian Garcin est l'auteur de nombreux ouvrages (romans, nouvelles, essais, carnets de voyage.), parmi lesquels Le Vol du pigeon voyageur (Gallimard, 2000), La Piste mongole (Verdier, 2009). Il. a reçu le prix Roger-Caillois en 2012 pour l'ensemble de son œuvre.
 

lundi 7 avril 2014

J'ai lu "L'égaré de Lisbonne" de Bruno d'Halluin



Bruno d’Halluin
L’égaré de Lisbonne
Éditions Gaïa, 2014
246p, 18€ 

Après la relation d’un récit de voyage sur les mers – La Volta - Au cap Horn dans le sillage des grands découvreurs, éditions Transboréal, 2004 – Bruno d’Halluin s’était déjà frotté au roman historique, avec Jon l'Islandais (Gaïa 2010). Et déjà avec la même époque en arrière-plan, le XVe siècle. Et déjà avec un sujet identique : des explorateurs qui, à bord de voiliers de plus en plus performants, repoussent les limites du monde connu. C’est dire si la période et l’exploration maritime sont les thèmes chers à l’auteur, qui récidive avec ce roman, particulièrement réussi : L’égaré de Lisbonne.

Le roman débute en 1500. L’histoire est racontée par Joao Faras, médecin et cosmographe. La première partie se déroule en mer et est très agitée, effroyable. Ça tangue, ça roule, ca tempête, ça vomit, ça gueule, ça prie, ça chavire, ça naufrage, beaucoup meurent, et quelques uns survivent.
L’expédition de treize nefs et caravelles commandée par Pedro Alvares Cabral est entraînée jusqu’à la terre de Vera Cruz (le Brésil), contourne le cap de Bonne-Espérance, navigue le long de la côte orientale de l’Afrique, et subit tant de déboires et de pertes qu’on ne sait plus si l’on est encore humain. « Dans ma tête, je passais en revue les hommes que je ne reverrais jamais. A vrai dire, je ne regrettais ni la perte du pilote, ni celle du proscrit. Je me sentais même soulagé par leur disparition. La mer m’aurait-elle rendu si mauvais, jusqu’à me réjouir de la mort de ceux qui me perturbaient ? Heureusement, je ressentais aussi quelque pitié pour eux, ce qui me rassurait sur mon degré d’humanité. »

Au retour – deuxième partie du roman – ça n’est pas gai pour tout le monde, surtout après un échec comme celui de cette armada. « On représente la face sombre de l’Histoire : l’échec, la mort. On gêne les projets du roi. Alors on nous met de côté et on nous demande de nous taire. » Oui les vicissitudes de la géopolitiques existent déjà, ainsi que les rivalités entre peuples et surtout entre souverains. A cette époque ça ne rigolait pas : il s’agissait rien moins que de se partager le monde… Et il fallait protéger les cartes, plus ou moins fiables, mais régulièrement mises à jour en tenant compte des nouvelles découvertes.

En 1502 l’aventure continue, des marins remontent le Tage et rentrent au port (Vespucci…), d’autres en partent. L’imprimerie bouleverse la tenue des cartes ; de Florence arrive un art à la belle réputation. Lisbonne aussi change. La ville est très bien rendue, avec beaucoup de descriptions (le port, les collines) mais également son ambiance, ses bruits, ses métiers, et aussi les problèmes liés à la « conversion forcée » des juifs en 1497. « Un léger vent d’ouest tempérait les premières chaleurs. La marée commençait à monter, inversant peu à peu le cours du Tage. Le soleil déclinant faisait scintiller de jaune les rides du fleuve. A cette heure, l’estuaire méritait bien son nom de mer de paille ». 

L’égaré de Lisbonne est un roman sur l’Histoire, sur la navigation, sur la découverte des autres, du monde, de soi, un roman sur la vie, sur l’amour, sur l’espionnage, sur les espoirs, sur les choix : entre les périls de la terre (la peste, les tremblements de terre, les lynchages) ou ceux de la mer (les tempêtes, les risques du voyage et des terres inconnues), entre le judaïsme ou le christianisme. Roman à cheval sur deux périodes, le Moyen Age et la Renaissance. Roman vivant, documenté, riche, agréable à lire, qui transportera le lecteur dans un autre monde. Ou plus exactement, de l’Ancien vers le Nouveau Monde…

Né en 1963, Bruno d'Halluin s'est familiarisé avec la navigation sur le lac d'Annecy, d'où il est originaire. Informaticien, moniteur de voile, il a bourlingué le long des côtes bretonnes, vers l'Irlande, dans les Caraïbes et autour du cap Horn. Il a publié deux romans.

dimanche 16 mars 2014

J'ai lu "Théorie de la carte postale" de Sébastien Lapaque



Sébastien LAPAQUE
Théorie de la carte postale
Actes Sud, 2014
112p, 10€

On le sait : les idées et les questions viennent en marchant… Au début du récit, un homme flâne dans les rues du Quartier Latin et se demande comment, parmi ses projets d’écriture – « des projets, il n’avait que cela, des livres qu’il voulait écrire et des livres qu’il n’écrirait jamais » – il pourrait avancer dans sa Théorie de la carte postale, un livre à « l’image encore un peu floue. Il en possédait la mélodie, mais en cherchait l’harmonie. » 

Tout au long de ce petit livre amusant, qui part dans plusieurs directions – exemples de cartes postales retrouvées, textes réels et textes à inventer, histoire de l’aéropostale… – il s’agit d’une réflexion en cours, dans le but d’écrire un livre sur la carte postale… – nous suivrons le marcheur-auteur dans ses recherches et réflexions. Qu’est-ce qu’une carte postale ? Qu’est-ce qu’elle n’est pas ? Quelle est son utilité, ou sa finalité ? Quelle est la poésie qui sourd d’une carte postale ? Écrire une carte postale est-il un « acte de résistance » ? Est-ce qu’on écrit une carte postale avec des idées ou avec « des mots, des jolis mots de tous les jours » ? Écrire une carte postale, est-ce un devoir ou un jeu ? Un emploi ou un passe-temps ? Quand l’écrire, où, à qui, comment, pourquoi ? « Au verso, Chambord, la chapelle Sixtine, le Corcovado, Guernica, la Joconde (…) ; au recto : pain, carottes, huiles d’olive, lait, câpres, moutarde, citrons, tomates, côtes d’agneau. »

A la fin du récit, l’auteur disposera de tous les éléments pour commencer la rédaction de sa Théorie… y compris, peut-être, une conclusion : « La carte postale, c’était donc les mots alliés avec la vie. Dans l’empire de la marchandise, c’étaient l’amour et l’amitié tracés en belles lettres avec la main, le bonheur et la beauté racontés avec de l’encre et du papier. » L’auteur cite je journal Ouest France, qui écrit : « La correspondance par mail n’aura pas raison de la carte postale. »  Souhaitons-le. Et pour maintenir tout ce qu’une carte postale véhicule (dans la relation, dans le contenu, dans le geste, dans le choix des mots et des illustrations), continuons de remplir ces petits cartons, n’importe où, n’importe quand. Et faisons nôtre cette apostrophe extraite du Roman inachevé d’Aragon : « Garçon, de quoi écrire. »

Né à Tübingen le 2 février 1971, Sébastien Lapaque est romancier, essayiste et critique au Figaro littéraire.