vendredi 21 janvier 2011

J'ai lu "Poussières de la route" de Henri Calet

Je ne sais pas pourquoi mais je m’attendais à lire un écrivain classique, pour ne pas dire un peu ennuyeux. Sur la photo de couverture Henri Calet présente un air sec, sévère, un air de ne pas y toucher, une froideur que l’on devine toute apparente. Et ce visage sombre derrière ces lunettes... On hésite entre Kafka ou Queneau, ou un mélange des deux. En fait on se trouve face à un chroniqueur, et à lire ces Poussières de la route, ces récits parfois délirants, on pense souvent à Pierre Desproges. Voici un exemple de cette acuité alliée à un humour corrosif qui caractérise bien ce recueil : « Il est évident que nul ne peut garantir au touriste sa double noyade quotidienne. C’est un risque à courir : il lui faudra peut-être retourner plusieurs fois au passage du Gois, s’il veut bénéficier du spectacle, assurément unique en France, d’un drame de la mer sans danger et aux moindres frais - tout au plus une paire de jumelles. » C’est ce que J.P. Baril, auteur de la préface, appelle un humour gris, entre le rose et le noir.

Le contenu de ce livre : entre 1948 et 1955 Henri Calet se balade et ramène des reportages, des récits, des chroniques, qui seront publiées dans diverses revues. C’est un voyageur paresseux, craintif. Il n’aime pas la foule, ni ce qui attire les autres. Ni la couleur locale, parfois troublante : un Restaurant du Midi à Deauville, une Guinguette de Nogent sur le Vieux Port... Mais, au sortir de la Guerre, il fait bon changer d’air et participer aux réjouissances. Ce n’est pas parce que « une fois sorti d’un monde à sa dimension, l’homme découvre qu’il est petit, inutile, un peu ridicule même » qu’il ne faut pas y aller : « Enfin, c’était décidé : je m’en allais, j’avais acheté le billet, mon rêve était plié en quatre au fond de ma poche, un rêve qui me revenait à mille quatre cent quatre-vingt-quinze francs, toutes taxes comprises. Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. Avant même de prendre la route, je goûtais une première satisfaction. »

Cependant Henri Calet a sa conception personnelle du voyage : « J’ai adopté peu à peu l’habitude paresseuse de laisser venir à moi les paysages, au lieu de leur courir après. Pas de zèle. J’ai cessé de me prendre pour un appareil photographique. » Qu’il s’agisse de suivre le cours de la Loire ou celui de la Garonne, de déambuler dans tous les recoins du complexe nautique de Levallois, d’une escapade en Suisse ou sur l’île de Noirmoutier, Calet est très souvent étonné par ce qu’il voit, ou ce qu’il entend. La civilisation des loisirs s’installe, les mœurs changent, et l’auteur est un peu en décalage par rapport à tous ces phénomènes trop modernes pour lui. A moins qu’il ne soit pas dupe. Voici un point de vue sur une activité bien connue : le camping. « L’enclos est entouré de fil de fer. Des enfants pataugeaient dans la boue. Quelques vieux couples d’Indiens à l’allure fatiguée se tenaient accroupis à l’entrée de leurs huttes. La coutume est prise maintenant, ce semble, de jouer ainsi aux « personnes déplacées ». Il suffit de payer une petite cotisation pour avoir tous les droits d’un condamné volontaire. »

Humour et lyrisme, subjectivité et décalage, naïveté et étonnement : un subtil mélange, pour un auteur (ou plus exactement le personnage qu’il s’était composé dans ces récits) que Pia comparait à Chaplin, et Ponge à Keaton ; et pour des récits – les chroniques d’un errant  heureux – à connaître absolument. Un chef d’œuvre.

Les premières lignes de Les mauvaises routes : « L’homme des villes n’a pas l’habitude des routes, il les connaît peu ; il les emprunte seulement, quand on l’y oblige. S’il lui arrive, par accident, de s’y trouver, il se sent mal à l’aise, isolé, perdu, vulnérable, comme exposé à de nombreux dangers Non, il n’est pas fait pour vivre sur les grands chemins. D’ailleurs, personne ne vit sur les routes. On n’y rencontre que des nomades, des trimardeurs, des gendarmes et quelques cantonniers maussades. » Établissement du texte, notes et préface par Jean Pierre Baril, éditions Le Dilettante 2002.

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