samedi 23 avril 2011

J'ai lu "Vladivostok - neiges et moussons" de Cédric Gras


C’est après avoir déjà beaucoup voyagé que Cédric Gras se retrouve un beau jour à Vladivostok. Peut-être le souvenir du fleuve Amour sur un atlas consulté dans la jeunesse… Parti seul – « je suis parti seul, cela va de soi. C’est sur la route que se rejoignent ceux qui veulent la parcourir » – pour fonder une Alliance française, il y restera trois ans. Dans Vladivostok, neige et moussons, il raconte ses séjours en Russie, plus exactement dans cet Extrême-Orient russe, et dans cette ville, selon le rythme des saisons, prétextes à des descriptions de la nature, des éléments naturels, en même temps que des portraits et un regard sur la culture et les modes locales.

« Certains hommes ont éprouvé, en descendant du train ou de l’avion sur une terre étrangère, le sentiment d’arriver chez eux » écrit Sylvain Tesson dans la préface. Pourtant, Vladivostok – que chacun d’entre nous a toute les chances de ne pas situer correctement sur une carte – ne ressemble à rien de ce que Gras attendait. « Vladivostok, ce n’est pas le Grand Nord, c’est l’Extrême-Orient, et c’est presque méridional. » Le bord asiatique d’une Russie qui se voudrait européenne. Une sorte de zone intertropicale remplie de Toyota et de bus coréens. « A Vladivostok, on sent à peine l’odeur des embruns. La ville ignore les rouleaux, les marées et les écumes. Sans les mouettes, on aurait peine à entendre la mer. »

Vladivostok – « un marais à l’eau salée et à l’air vicié » – est décrite par petites touches, par des anecdotes, par des rencontres, par des moments fugaces ,par des impressions, donc par des histoires et par des mots qui nous la rendent très proche. On sent tout ça comme si on y avait habité. La bagnole qu’il faut avoir, mais aussi le permis qu’il faut passer, tout ça pour des heures d’embouteillage… Le réveillon du Nouvel An, avec ses feux d’artifice, ses cuites, et les messages pré enregistrés du Président, qui s’adapte ainsi aux nombreux fuseaux horaires qui traversent la Russie. Et le brouillard. Un brouillard épais et lourd.

Vladivostok en toutes saisons. Au printemps, des pluies diluviennes. « Dans les bus, ça sent le chien mouillé, voire la zibeline ou le tigre. » En été, le retour des touristes et des marins militaires de tous pays. A chaque saison ses particularismes. En toutes saisons : les amours, les flirts, les mariages. L’alcool. Les envies de partir. Et l’hiver, qui arrive très vite. En quelques heures tout est bloqué. Neige, verglas, routes impraticables, lumière coupée, éclairs… Mais contrairement à l’idée occidentale, ici l’hiver n’est pas la saison de la déprime. Bien au contraire. On lira pourquoi. C’est aussi en hiver, le 19 janvier exactement, que les orthodoxes commémorent la baignade de Jésus dans le Jourdain par une rapide immersion « dans un trou en forme de baignoire taillé dans la banquise. » Vivifiant.

Et puis Cédric Gras repart. Car pour lui le voyage ça n’est pas de « parcourir la Terre à fond de train, luttant contre l’ennui que m’inspirait le monde. » Le voyage c’est, paradoxalement, « passer du temps avec les éléments, avec la terre, avec les gens. » Partir signifierait changer de place, faire un voyage sans itinéraire. L’auteur appelle ça le repiquage, ou le replantage.

Sans doute le meilleur livre personnel sur l’Extrême-Orient russe d’aujourd’hui. Selon Tesson : « l’un des plus beaux saluts que j’ai lus depuis des années à cette Russie qui nous aimante. » Tout ce qu’il faut savoir sur l’âme russe. « La vie est une étincelle qu’il ne faut pas chercher à protéger du vent. Elle est une rupture dans l’infini inconnu qui nous entoure, un cri dans l’univers silencieux, une folie. Être russe, c’est en posséder l’âme. » Tout ce qu’il faut savoir également sur l’art de vivre russe, cette indifférence, le pofigism. « L’esprit étant le suivant : une grande indifférence poétique. Entendez par là qu’il faut tout en se fichant de tout, y compris à un certain degré de soi-même, développer un amour de l’existence non sélectif englobant les peines et les euphories. Il faut se penser génial tout en ne croyant pas en l’avenir. » Livre indispensable à tout voyageur qui aurait le projet d’y aller, ou qui en reviendrait.

Les premières lignes : « Tout ce que l’on a appris avant dix-huit ans semble désespérément gravé en nous. Adopter de nouveaux comportements est un jeu d’enfant que les adultes ont bien du mal à imiter. Et je n’étais pas le jonc le plus souple sous le vent du voyage et la tempête des cultures. Un brin rigide… et pourtant la Russie m’a changé. Je n’étais pas parti pour y rester, je la voyais comme un énième voyage, pourtant c’est le seul pays où j’ai eu envie de m’arrêter pour percer la barrière culturelle et linguistique, pour aller beaucoup plus loin. » Préface de Sylvain Tesson. Phébus, littérature française, 2011.

Citations
« Je suis parti seul, cela va de soi. C’est sur la route que se rejoignent ceux qui veulent la parcourir. »
« L’important n’est pas le voyage, car immanquablement vous revenez au port, ce port que vous vouliez quitter. Ce qu’il faut, c’est un voyage sans itinéraire, un point seulement et non une ribambelle de punaises américaines reliées par un tracé noir sur une carte du monde. »

Liens
http://www.libella.fr/phebus/index.php?post/2011/04/07/Vladivostok-neiges-et-moussons-par-Cedric-Gras
http://www.christophe-donner.com/articles-chroniques/le-monde-magazine/chronique-livres/cedric-gras-a-vladivostok
http://www.lexpress.fr/culture/livre/cedric-gras-raconte-son-histoire-de-haine-et-d-amour-avec-vladivostok_982804.html
http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article7037#Pr%C3%A9sentation

lundi 18 avril 2011

J'ai lu "Du bon usage des étoiles" de Dominique Fortier


Le point de départ de ce roman est un fait historique : en mai 1845, le Terror et l’Erebus quittent les berges de la Tamise et voguent vers l’Arctique avec pour mission de tenter de découvrir le passage du Nord-Ouest, dont nul ne sait même s’il existe. Trois ans de voyage pour les uns, la fine fleur de l’exploration britannique, déjà héroïne de plusieurs expéditions ; trois ans d’attente pour les autres, à terre, dans un monde futile et hypocrite. Une tragédie pour tout le monde. Le roman nous propose un choc de deux mondes. Et des aller-retour permanents entre la banquise et la terre.

L’expédition

Deux navires. Deux hommes. Deux conceptions. Chocs.
Choc de deux personnages : sir John Franklin, qui commande l’expédition, et Francis Crozier, son second. L’un est imbu de ses certitudes, l’autre se pose des questions.
Choc de deux conceptions : celle d’un Franklin qui pense que « la civilisation ne consiste pas à se soumettre aux caprices de la Nature mais à la forcer à se plier à nos besoins, à la maîtriser, à la contraindre », donc que la capacité de s’adapter à son environnement que démontrent les Esquimaux témoigne plutôt de son « primitivisme » ; celle de Crozier de l’autre, qui estime qu’il y a là quand même une « forme de fondamentale humilité et une leçon à apprendre. » L’arrogance contre la mesure.
Différences des buts et des caractères. Crozier : « Je ne vais vers rien, je fuis, c’est tout. » Ce qu’il fuit ? Le souvenir de la tête de Sophia sur son épaule ? Pour Franklin, mission égale ambition. Honneur, fierté, et un zeste d’inconscience : Franklin ne peut admettre de se tromper ni que les moyens engagés n’aboutissent pas à un succès.
Lorsque des décisions vitales seront nécessaires, qui sera le mieux à même de les prendre ? Celui qui ne peut, par fierté, par honneur, revenir en arrière ? Celui qui n’a plus rien à perdre ? Qui est le plus libre ?

Au début de l’expédition tout va bien à bord. La nourriture est bonne, comme l’ambiance. « Le moral est toujours au plus haut, et l’on jurerait que l’on s’apprête à rentrer au port, notre mission accomplie. » Le premier hivernage, volontairement provoqué, est une partie de rigolade. C’est impressionnant – « Les glaces sont de plus en plus nombreuses ; elles dérivent lentement, se séparent, tournant parfois sur elles-mêmes avant de revenir se percuter dans un grand fracas » – mais on sait que l’on va en sortir. On forme une troupe de théâtre pour divertir l’équipage, entre deux relevés topographiques, des sorties qui sont comme des récréations. Au cours de l’une de ces sorties, des Esquimaux inespérés sauveront la vie des scientifiques. Comme un présage.
Quant aux paysages, ils ont magnifiques. « Les montagnes de glace aux reflets d’un bleu, vert, turquoise minéral, s’élèvent vers le ciel comme des cathédrales de neige. Ces masses auprès desquelles nos navires semblent lilliputiens ont au soleil un éclat presque surnaturel. »

A terre. Les mondanités contre l’inquiétude

Londres.
Le monde des la haute société britannique. Argenteries et parures féminines. Hypocrisies et fausses invitations, mais toujours une débauche du paraître. La table est toujours copieuse ; toasts, jambon, rognons sautés, œufs brouillés, terrine de faisan, pâté d’anguille…
Un monde de gloire et d’honneur. Clinquant, brillant. Le monde de la Marine britannique. D’ailleurs, pour garder cet esprit maison sur les bateaux de la couronne, on a emporté de l’argenterie, du thé et des livres. Et l’on tentera de garder les gestes appris à terre : une belle table, une nappe, l'argenterie, les rôtis…

Londres. Deux femmes, deux façons de voir les choses.
Lady Jane Franklin quitte parfois son boudoir pour courir les mondanités, pour passer le temps puis pour oublier que la fierté des politiques empêche toute tentative ne serait-ce que de penser à l’idée d’une expédition de secours.
Sophia, sa nièce, cherche qui pourrait bien être son mari parmi tous ces marins qu’elle fréquente, taciturnes mais nimbés de l’auréole de l’exploit, celui dont la belle casquette et une veste seyante aux couleurs de la marine « lui feront un teint de fiancé. » Alors Sophia hésite, hésite, hésite…

Le troisième monde

En réalité dans cette histoire il y a un troisième monde, et d’autres hommes : les Esquimaux. Des hommes et des femmes qui sourient, qui dégagent une forte odeur de poisson, qui se déplacent avec des traineaux tirés par des chiens. Mais qui ne luttent pas contre la nature, qui ne prennent que des décisions utiles, nécessaires, pour qui le « paraître » n’a pas de sens, qui mangent du caribou séché mais pas de conserves avariées.

Grains de glace

Évidemment l’expédition ne se déroule pas comme prévu. Les belles couleurs bleutées du début deviennent des blancs et des gris lourds et angoissants. « Un blanc gris sous les nuages lourds de neige, un blanc sombre qui avale les distances et trompe la prunelle. » Et un jour l’Erebus et le Terror, « les deux fleurons de Sa Majesté, ont l’air de deux baleines agonisantes dans le ventre desquelles grouillent une multitude de vers. »
Les navires sont bloqués, beaucoup plus longtemps que prévu. Sur la banquise on attend le dégel. Le temps passe, insupportable, dans l’isolement et la promiscuité, dans le doute, dans des conditions d’hygiène de plus en plus difficiles.
A Londres on attend aussi. On commence à s’inquiéter. On se demande si on ne devrait pas porter secours… Mais l’Amirauté, les sommités glorieuses comme Ross, Parry, Barrow, du même moule dont est fait Franklin, vont-elles continuer d’estimer que l’expédition ne peut pas être en danger ? Pourtant, presque trois ans sans nouvelle…

Excellent roman, qu’on ne lâche pas ; mélange de narration, de journal de bord, de points de vue des différents protagonistes, et même la recette du plum-pudding, des leçons de géométrie… Des portraits incroyables (Mrs Ross…) Des allers-retours permanents entre l’expédition et la ville, entre le passé et le présent, entre plusieurs mondes qui se côtoient, se jaugent, se jugent. Un moment d’histoire de l’exploration, associé à une étude des comportements. A lire.

Les premières lignes : « Le soleil brillait en ce 19 mai 1845 alors que l’Erebus et le Terror s’apprêtaient à appareiller de Greenhithe, leurs reflets tremblant sur les eaux verdâtres du port ou flottaient guirlandes, poignées de riz et petits poissons morts. Pas moins de dix mille personnes se massaient sur les quais pour assister au départ de sir John Franklin, héros de l’Arctique, qui repartait à la conquête du mythique passa du Nord-Ouest, toujours pour la plus grande gloire de l’Empire. » Éditions La Table ronde 2011.