jeudi 7 juillet 2011

J'ai lu "Stevenson en cavale" de Bernard Lyonnet

L’idée de Bernard Lyonnet est de faire avancer plusieurs personnages en même temps sur le chemin Stevenson, ce désormais célèbre chemin fréquenté par Robert-Louis Stevenson durant quelques jours de septembre 1878 avec une ânesse nommée Modestine, et relaté dans le « voyage avec un âne dans les Cévennes », l’un des plus célèbres récits de voyage. Dans Stevenson en cavale il n’y a donc pas qu’un seul promeneur, mais plusieurs personnages et autant d’histoires, mises en parallèle, jusqu’à ce qu’enfin elles se croisent.

Julien est journaliste. Il a mis le nez dans des affaires louches et qui touchent de hautes personnalités. Il pense que ça ferait un bon livre. Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde. Du coup quelques gros bras sont lancés à ses trousses. Danger. Il faut fuir, s’absenter quelques temps, se faire oublier. Mais « pour partir, il fallait un chemin ». Iris n’a qu’un amour dans la vie : RLS. Autrement dit Robert-Louis Stevenson - « un vrai homme, il aime la vraie vie et l’aventure » - à qui elle consacre ses études. Un beau jour elle décide d’aller voir les paysages fréquentés par son illustre idole. Roger cherche quelque chose. Du temps, du contenu à sa vie, il ne semble pas très bien savoir. Un cheminement l’amène à Stevenson. Il se documente, il relit L’Île au trésor...

Un beau jour tout ce monde quitte Paris ou Lyon et, chacun avec ses raisons, se retrouve à Monestier-sur-Gazeille. Dans leurs mains ou dans les têtes, le « Voyage » et sa première phrase : « Dans une petite localité, nommée Le Monastier, sise en une agréable vallée de la montagne, à quinze milles du Puy, j’ai passé environ un mois de journées délicieuses. Le Monastier est fameux par la fabrication des dentelles, par l’ivrognerie, par la liberté des propos et les dissensions politiques sans égales. » Et bientôt ces différents personnages fréquentent le « chemin ».

Le chemin. On sait que sur un chemin de randonnée les rencontres se font plus facilement qu’ailleurs. « C’était un des mystères de la randonnée. Il était possible de sympathiser avec une inconnue et de parler rapidement avec elle de choses intimes ou essentielles. » Le chemin Stevenson est donc le lieu qui va servir de décor à l’histoire, et à son dénouement. Avec quelques rebondissements ou options qui ne manquent pas d’intérêt. Par exemple, Julien est un joli garçon qui a la particularité de ressembler… à Stevenson. Ce qui n’ira pas sans troubler Iris quand elle croisera son chemin. Les dialogues sont fréquents, vifs, les descriptions sont simples et suffisantes. Les histoires de l’époque du « Voyage » sont rapportées aux faits contemporains. Et l’histoire avance. Avec des personnages qui fuient en même temps qu’ils se cherchent.

L’auteur a ce qu’il faut d’expérience et de talent pour mener une intrigue mêlant un journaliste, des truands, des barbouzes de services plus ou moins secrets et une étudiante en littérature, une intrigue qui mêle la beauté, le voyage, l’amour, la liberté. Il ne manque pas d’humour, que ce soit pour détendre l’atmosphère, ou gratuitement. « Sa chambre donnait sur la place. En écartant le rideau, elle vérifia que la cathédrale Saint-Jean n’avait pas bougé. Elle n’avait pas bougé, ou très peu depuis le XVème siècle. » Il ne manque pas non plus de qualités poétiques. Par exemple ces couleurs. « Terre sombre et grasse striée de chaume. Terre rouge lissée par les engins agricoles. Terre jaune hérissée de chaumes. Terre ocre piquetée par le vert tendre de pousses récentes. » Quant aux lieux, à la poésie des lieux, il suffit d’égrener quelques noms : Le Bouchet-Saint-Nicolas. Pradelles. Monteil. Langogne. Le Cheylard. Labastide-Puylaurent. Notre-Dame-des-Neiges. Le Bleymard. Florac. Saint-Jean-du-Gard.

Lire ce roman permet de se plonger ou de se replonger dans l’œuvre de Stevenson. L’auteur rappelle régulièrement, dans le récit ou en introduction aux chapitres de ce « roman voyageur », quelques phrases essentielles de Stevenson. On ne peut qu’avoir envie de réviser ou de relire ce » classique ».
Enfin, l’habit ne fait pas le moine. Ni le randonneur. Ni l’écrivain. La jaquette de ce livre ne rappel ni Grasset ni Actes Sud. Peut-être un peu Gallimard… On passe pourtant un bon moment avec ce récit publié à compte d’auteur, mais qu’il doit être possible de se procurer ici ou là.

Les premières lignes : « Assis à la terrasse d’une brasserie de la place Franz Liszt, Julien, qui pourtant n’était pas en reste, se disait qu’il avait plusieurs raisons d’être satisfait ce jour-là. Il aimait l’automne parisien, sa lumière, sa fraicheur. Il venait de terminer son double espresso avec croissant, et dégustait un jus d’orange qu’il préférait nettement au jus de poire. A chacun ses goûts. » Éditions Drosera 2011.

mardi 5 juillet 2011

Tous "touristes" ou: mille et une façons de voyager

Partir, voyager, aller voir ailleurs, est parfois couteux. Non seulement pour nos propres finances, mais aussi pour tout ce qui est induit par notre voyage, son « empreinte écologique » pourrait-on dire, pendant le trajet et une fois sur place. Je propose de nous intéresser au thème du « tourisme » et aux « touristes » que nous sommes parfois – souvent, un thème traité par plusieurs livres récents.

Marin de Viry se demande « si le monde est un vaste dance floor sans frontières, le mot ‘tourisme’ a-t-il encore un sens ? » et, au moyen d’anecdotes personnelles mais aussi en analysant l’évolution de cette notion dans le temps, fait un point sur notre comportement de « touristes ».

Pour Rodolphe Christin, le voyage est « une expérience unique qui nous arrache aux certitudes. » Il confronte ses souvenirs et ses analyses aux standards du monde contemporain (tourisme de masse, communication « forcenée », réseaux…) et pense que le voyageur devrait être un « arpenteur du monde, aventurier et libre. »

Vincent Noyoux nous donne le versant d’un « professionnel » du tourisme revenu de tout et de partout. Il nous promet que ce que nous allons lire « risque de bouleverser à jamais notre perception des guides de voyage » parce que, dit-il « on nous roule dans la farine. » Mais peut-être n’avions nous pas attendu cette lecture pour le savoir. J’ai quelques souvenirs du côté d’Istanbul qui m’incitent à la prudence avec les guides de voyage.

C’est par le prisme du roman que Rui Zink décrit le « tourisme de guerre ». Selon l’auteur « rien n’excite plus une bonne partie de la population mondiale que l’odeur de cadavre, la puanteur de la peur, la senteur de la chair lacérée. » De là à ce que les pays dans lesquels on trouve ces ingrédients s’organisent pour en tirer une manne économique liée à un « tourisme de guerre » – venez visiter le « manège de la mort » ! – n’est peut-être pas une hérésie…

C’est également par le biais du roman que Julien Blanc-Gras aborde le touriste, qui « inspire le dédain » et « serait un être mou, au dilettantisme disgracieux. » Et pourtant, selon le romancier, « le touriste traverse la vie, curieux et détendu, avec le soleil en prime. Il prend le temps d’être futile. De s’adonner à des activités non productives mais enrichissantes. Le monde est sa maison. Chaque ville, une victoire. »

Enfin, Franck Michel, dans une synthèse très actuelle et très complète sur le sujet, montre bien les formes dévoyées de l’esprit du voyage qui nous est cher et qu’il appelle le « voyageurisme », et dont l’antidote serait le « métissage » issu de la rencontre, de la découverte, du mélange des cultures.

Après toutes ces lectures, nous devrions avoir une meilleure idée de la façon dont nous voulons désormais voyager.

Livres cités
M. de Viry. Tous touristes. Flammarion 2010, Café Voltaire.
R. Christin. Passer les bornes. Sur le fil du voyage. Yago 2010.
V. Noyoux. Touriste professionnel. L’anti-guide de voyage. Stock 2011.
R. Zink. Le destin du touriste. Métailié 2011.
J. Blanc-Gras. Touriste. Au Diable Vauvert 2011.
F. Michel. Voyages pluriels. Echanges et mélanges. Livres du monde 2011.