mercredi 28 décembre 2011

J'ai lu "Conrad. Le voyageur de l'inquiétude" d'Olivier Weber


Olivier Weber
Conrad. Le voyageur de l’inquiétude
Arthaud 2011.

Retrouvons Joseph Conrad (1857-1924) dans ce qu’Olivier Weber appelle une « simple promenade littéraire en sa compagnie », et sous un aspect, une « lucarne » ignorée, selon l’auteur de cette biographie, celle de l’inquiétude, celle de ses angoisses. En effet, pour Weber, Conrad, cet auteur de récit d’aventures, pour qui le paysage est un élément important du récit, serait aussi et autant un « aventurier du dedans », et ses récits seraient des « plongées dans les tréfonds de la nature humaine » à partir d’un échec ou d’une faute.

Dans le chapitre « Larguer les amarres », Olivier Weber sait nous faire sentir la « chaleur lourde », la « fièvre » qui doit saisir Conrad lors de ses premières escales à Bornéo à partir de 1887, quand il s’appelait encore Korzeniowski. La terre et la mer seront la matière des futurs récits qui s’ébauchent ici. Plus loin, Weber revient sur l’enfance de Joseph, très tôt orphelin, sur ses relations familiales, et finalement sur ce « désir de rompre avec tout » et l’idée d’une mer « terrible et merveilleuse ». Vient alors le temps de l’appel du large, de l’apprentissage du déchaînement de la nature, le temps de courir les mers, une mer « à la fois belle et cruelle », le temps de la découverte de la « double petitesse de l’homme face à l’univers et à son désarroi ». Peur, effroi, inquiétude… A la variété inouïe des paysages, Conrad ajoutera « un portulan des émotions cristallisées dans ces décors géographiques et humains. » On lira bien sûr quelques pages sur la navigation du fleuve Congo, genèse de Au cœur des ténèbres – un récit à mettre dans toutes les bonnes bibliothèques – confirmation des lois de la nature humaine et de celles de la nature tout court.

Enfin, à trente-huit ans, après vingt ans de navigation, Conrad « raccroche son uniforme de marin ». Désormais il va se consacrer à l’écriture… et à la vie de famille. Il lui reste trente ans à vivre. « Faire voir », écrivait Conrad quand il parlait de ses livres et de ce qu’il voulait faire. Ce qui rappelle le « sortir, aller là-haut et voir » de Kenneth White. Après avoir vu de ses yeux, Conrad, explorateur des mers et de la nature humaine, va essayer de nous faire voir, à nous, lecteurs. La Folie Almayer (son premier livre publié, en 1896), le Nègre du Narcisse, Typhon, Un paria des îles… Autant de récits qui, pour Weber, vont « au-delà du roman d’aventure » et qui proposent « une expédition qui est celle de l’esprit, avec ses drames, ses bateaux ivres qui remontent des fleuves fabuleux ».

Une « biographie » très bien écrite, riche de bruits, de sons, d’odeurs, de tangage et de roulis, de mots ; une « promenade littéraire », comme annoncée dans l’introduction, qui se lit très bien, et qui donne furieusement envie de se (re)plonger dans quelques romans ou récits de Conrad.

Les premières lignes : « Des flots de boue, un bras de mer qui se confond entre rivière et large, une forêt improbable. Bornéo est un paradis et en enfer, un lieu de rédemption et le creuset de tous les désespoirs. Les bruits de la jungle ne laissent jamais indifférents, comme si une terreur secrète se cachait dans le tronc des arbres et sur le velours des feuilles luxuriantes. Il appartient à chacun de saisir dans cette sylve angoissante ou prometteuse le miroir de ses affres ou le reflet des espérances de l’homme. » Arthaud 2011.

mardi 20 décembre 2011

J'ai lu "Karen et moi" de Nathalie Skowronek


Nathalie Skowronek
Karen et moi
Arléa 2011

« J’avais une ferme en Afrique. Au pied des montagnes du Ngong. »

La narratrice de Karen et moi (qui est peut-être l’auteure, peut-être pas, il est indiqué « roman » sur la page de titre), découvre Karen Blixen à l’âge de onze ans, sous une tente, au Kenya, lors d’un voyage avec ses parents. La Ferme africaine est une révélation. La révélation que les vies des un(e)s et des autres se ressemblent. La révélation que les vies des un(e)s peuvent aider les autres à vivre. Et alors que rien ne la destinait à l’écriture – mais nos choix sont-ils des choix ? devenir vendeuse dans une boutique est-il un choix ? – écrire la vie de Karen Blixen sera un objectif obsédant. Parce qu’elle sent qu’écrire cette vie va l’aider à réaliser la sienne.

Le père de Karen se suicide quand elle a dix ans. Il lègue son héritage à sa « fille préférée ». Le père de la narratrice « donne parfois l’impression d’être le spectateur de sa propre vie. » A l’âge de vingt-six ans Karen part en Afrique avec un homme qui n’est pas celui qu’elle aime. Mais elle a d’autres rêves, et c’est peut-être le bon moment. Sa mère la soutient. La narratrice, qui a pourtant appris de son grand-père « ce qu’étaient ces sentiments d’urgence et de précarité, lui qui ne sortait jamais de chez lui sans une petite bourse remplie de diamants, son passeport pour pouvoir tout quitter, s’enfuir à tout instant », ne sait pas encore si elle doit continuer de faire semblant ou de tout lâcher.

Au fil du temps, de la narration, de la biographie, nous passons en permanence de paragraphes consacrés à Karen Blixen – à sa personnalité, aux traits les plus marquants de sa personnalité, de son caractère, à ses aventures, aux significations de ces aventures, de sa quête, de ses échecs – à des paragraphes dans lesquels la narratrice analyse son propre comportement à la lumière de celui de Karen, la femme modèle, son comportement dans la vie, dans ses relations avec les autres, et aussi sa relation avec l’écriture.

« Je le porte en moi, ce livre que je voudrais écrire. Je voudrais raconter la vie de Karen Blixen. Cette femme me parle. Karen est ma sœur, son chemin est le mien. Je voudrais dire ses désirs, ses épreuves, son besoin d’exister. Tracer les contours de ce qui l’amène à créer. J’ai l’impression qu’en parlant d’elle j’arriverai à parler de moi. Je suis lasse, lasse de mentir. Et comme Karen, j’ai l’espoir que l’écriture pourra me sauver. »

Cette phrase résume le livre, et la rédaction du livre dans le livre se poursuit donc, avec tous les grands moments de la vie de Karen, et notamment sa rencontre avec Denys. Et le retour au pays, après l’échec en Afrique. Mais un retour qui ramène une expérience et un contenu qui servira plus tard dans les contes et les récits. Quelques belles phrases, pleines d’émotion, et de sens. « Elle a vendu ses terres, sa maison, ses meubles, sa vaisselle, son horloge, ses vêtements. Elle n’emporte que treize malles contenant les restes de ses dix-sept années passées au Kenya. Et notamment ses verres en cristal : les lèvres et les mains de mes amis les avaient touchés, je n’ai pas pu m’en séparer. »

Treize malles et quelques verres, n’est-ce pas suffisant, semblent nous dire Karen et la narratrice ? Qu’est-ce qui est important dans la vie, dans sa vie ? Qu’est-ce que l’on reçoit, qu’est-ce que l’on transmet ? Et comment ? Et quel est le poids de la société, des conventions contre lesquelles il faut faire attention, au risque de se laisser enfermer ? Finalement le message de Karen pourrait être : « ne pas craindre d’avoir de grands rêves, aller voir le vaste monde, placer la liberté au plus haut. »

Les premières lignes : « Les volumes s’accumulent sur la table de mon bureau. Des éditions courantes, des traductions. Je les classe en piles et corne des pages. Je prends des notes, aussi. Dans le tas, il y a un essai en danois sur le père de Karen – je ne lis pas le danois, mais il me semble me rapprocher d’elle –, quelques ouvrages illustrés, puis les romans, les contes et la correspondance. Appuyés contre la fenêtre, d’autres livres, mes compagnons de route, les Mémoires d’Hadrien, Aurélien, L’Appel de la forêt. Ils me servent de repères. » Ed. Arléa 2011.

lundi 19 décembre 2011

J'ai lu "Brueghel en mes domaines" de Lionel-Edouard Martin


Lionel-Édouard Martin
Brueghel en mes domaines
Petites proses sur fond de lieux
Le Vampire Actif 2011

Cent quarante poèmes en prose ou « proses poétiques » composent ce recueil de textes méditatifs, de poésie du lieu et du souvenir. Cent quarante textes qui pourraient avoir comme point de départ cette phrase de Cendrars, citée en exergue au dernier chapitre, au dernier « lieu » visité : « Tout s’imprime en moi et c’est peut-être la pure poésie que de se laisser imprégner et de déchiffrer en soi-même la signature des choses ». Cent quarante bribes de journal intime, ce qui reste – l’essentiel – quand on a enlevé le superflu.

Certains textes parlent des lieux, de gestes, d’odeurs, de paysages. La mare, la route.
« La route voudrait parfois saisir le ciel, l’étouffer dans ses courbes – ce groupe antique du supplice de Laocoon. Ce n’est pas en vain que l’on dit qu’elle serpente. Elle prend appui sur les collines, s’annelle, s’exhausse. Mais le ciel est bien trop haut, trop vaste aussi, pour accéder à son étreinte. Alors ; gagnant l’ubac, elle reflue sur l’autre versant, va dans les vallées, tâche d’hiberner sous les tunnels pour oublier les anges. »

D’autres textes sont plus près des objets, des choses, des choses, souvent perdues. La mère du vinaigrier. Une brouette « un jour, à l’arrêt sous une charmille, à tendre portée de main d’homme. » Des choses mais aussi des bruits, des sons. Et pour un poète, les sons sont des mots. Jeux de lettres, de mots, jeux de sons. La marche d’un escalier qui craque est une consonne. La pluie « fine, sans vent, sème un semis de voyelles claires. »

« On sort de la poésie par la prose » écrit L-É Martin, qui nous propose ici un très beau voyage dans ses lieux – la Martinique, un TGV, Haïti, le Maroc – dans ses souvenirs – enfance – et dans la langue, avec une écriture sensible et un vocabulaire précis qui oblige parfois, pour certains mots inusités, à recourir au dictionnaire. Un livre de « poésie » c’est à dire qui nous emmène au-delà des contrées habituelles, qui ne se laisse pas trop facilement visiter et dans lequel on apprend quelque chose, n’est-ce pas appréciable ?

Les premières lignes : « La route procède du piétinement, du mollet roidi par l’effort. Dans ma langue maternelle, le français, tout pas est négation, qui rabat les branchages, trousse l’herbe, tasse le sol. L’itinéraire d’une pensée, d’un désir, est ce qui, dans la terre, fonde la voie – et l’ouvre. (…)

dimanche 18 décembre 2011

J'ai lu "Paris au pied de la lettre - un guide littéraire"

Anthologie - Paris au pied de la lettre - Un guide littéraire

Présenté sous la forme d’un guide touristique (À ne pas manquer ; À voir, à faire ; Paris la nuit ; petits budgets…) cette anthologie de textes est un régal. Et si certains de ces textes sont extraits de livres connus (Le piéton de Paris, de Léon-Paul Fargue, par exemple), d’autres sont de véritables surprises pour moi, et je ne connaissais pas ces écrits sur Paris de Steinbeck ou de René Crevel.

« L’on me dit que je ne vois pas assez Paris pour le conter, surtout aux parisiens. Je reste parfois des journées entières sur la terrasse, ou, si je la quitte, ce n’est que pour aller jusqu’au coin de la rue chercher un journal au kiosque ou bien des gauloises au bureau de tabac ; parfois je me borne à parcourir quelques kilomètres de rues ordinaires en regardant les vitrines ou en regardant les autres regarder les vitrines. L’on me dit que je devrais apprendre à connaître le vrai Paris. » Steinbeck.

On lira ou relira des textes de Montesquieu (extraits des Lettres persanes) ou Henri Calet (La Belle Lurette). Paris est une fête, bien sûr, pour Hemingway ; et Zazie traine dans le métro de Raymond Queneau. Les Nuits de Paris sont décrites par Rétif de la Bretonne ; Gautier, Genet, Balzac, Huysmans, Miller… Impossible de tous les citer, cela reviendrait à recopier le sommaire… Mais on le comprendra à la lecture de ces noms, il s’agit bien d’un guide « littéraire » comme l’annonce la couverture. Dit autrement : les textes sont tous d’une haute « tenue », d’un style – auquel on adhère ou non –, mais il s’agit bien de littérature et non d’une simple question de vocabulaire comme dans un guide au sens habituel du terme.

« Les Parisiens n’ont jamais de leur ville le plaisir qu’en prennent les provinciaux. D’abord, pou eux, Paris se limite à la taille de leurs habitudes et de leurs curiosités. Un Parisien réduit sa ville à quelques quartiers, il ignore tout ce qui est au-delà, qui cesse d’être Paris pour lui ? » Aragon.

Ne cherchons pas à étudier comment cette anthologie a été composée, ce qui en est absent, et régalons-nous de ces textes, dont certains pourraient bien nous donner envie de lire ou relire le livre dont ils sont extraits.

Les premières lignes : la quatrième de couverture. « A chaque carrefour, chaque détour de ruelle, chaque ombre posée sur un lampadaire, Paris respire du souffle de ses grands écrivains. Flaubert, Lautréamont, Perec, Fargue, Hemingway, Proust ou Villon parcourent les rues de Paris au sein de cette anthologie où se croisent classiques, modernes et romanciers contemporains. » Éditions Inculte 2011