dimanche 11 mars 2012

J'ai lu "Une Odyssée américaine" de Jim Harrison

Au début Une odyssée américaine de Jim Harrison commence comme un roman de gare : un banal divorce dans le Michigan. Cliff et Vivian se séparent au motif qu’ils ne se comprennent plus. Il est passé de professeur de littérature à paysan, elle vend maintenant des appartements de luxe à une clientèle fortunée. Séparation. Que faire ? Le déclic : la mort de la chienne, et un puzzle « datant de mon enfance. Il y avait quarante huit pièces, une pour chaque Etat, toutes de couleurs différentes. La boite contenait aussi des informations sur l’oiseau et la fleur associée à chaque Etat. »

Du passé faisons table rase. Kerouac, Thoreau et Emerson dans la tête, des souvenirs cuisants, un puzzle des États-Unis… l’idée de « partir » s’impose. Tenter d’y voir clair ? « Impossible. Tu essaies d’entamer une vie nouvelle à soixante ans, c’est tout aussi impossible. La seule chose que tu peux faire, c’est des variations sur le thème habituel. Tu es un raton laveur acculé par les chiens de meute de la vie. » Que faire contre le poids du passé, des habitudes, des phrases du père qui résonnent encore, de ce frère mort… Au moins, prendre une décision. Peut-être cesser de se demander pourquoi les gens se séparent, pourquoi les grandes et bonnes intentions de la vie de couple finissent par s’effilocher. Cesser de croire aux grands choses, aux grands desseins, au destin. « Peut-être que la vie se réduit à une succession de mesures temporaires. » Peut-être que « le monde est un lieu instable, mon esprit aussi. » Alors : partir. Aller de l’avant, pour faire mentir ceci : « on est obligé de regarder en arrière parce qu’on ne voit rien de nouveau par devant. » Partir, tenter de retrouver cet « idéalisme juvénile » que dix ans d’enseignement et vingt-cinq d’agriculture ont entièrement détruit.

Bagnole, routes, motels. « La beauté des paysages montagneux a bientôt dissipé mes pensées lugubres. » Le Wisconsin. L’occasion de remarquer « qu’énormément d'États se ressemblent ». Il est vrai que « la Terre était là avant qu’elle ne soit divisée en États. » Puis c’est le Minnesota. Et le Dakota du Nord, avec Marybelle. Un amour de jeunesse retrouvé sur la route, pendant qu’il est encore temps. Ou peut-être pour voir si c’est encore possible, les sentiments, le sexe, tout ça. Mais bientôt, malgré les parties de jambes en l’air, et sans doute à cause des bavardages sans fin de sa compagne au téléphone, « je m’étais fait à l’idée qu’avec ma passagère je ne verrai pas l’Amérique réelle. »

Idaho. Montana. On voit les ravages de la société de l’apparence et de consommation. De la société des loisirs avalés. « On se fatigue très vite de voir des gens s’amuser à grande vitesse. De nos jours très peu de gens pratiquent la rame. Tout le monde préfère les gros bateaux à moteur en été et les scooters des neiges en hiver. » Il s’agit sans doute des conséquences du résultat du « massacre opéré par cette nouvelle culture où tout, éducation comprise, doit être agréable ou amusant. »

Nebraska. Wyoming. A l’opposé, on voit aussi les effets d’une vie trop renfermée sur elle-même, trop millimétrée. « Ce sens infantile de l’ordre m’avait empoisonné la vie. » Il existe autre chose. Il existe des moments qu’il ne faut pas laisser échapper, des moments à vivre, à partager, même s’ils ne sont pas dans le planning. Qu’est-ce qui est le plus déboussolant ? La réalité la plus simple, l’imprévu ou les règles trop strictes que l’on se fixe ?

Oregon. Californie. On découvre une Amérique d’aujourd’hui, avec ses fastes, ses névroses, ses modes. Aussi une Amérique d’hier, quand le voyageur passe sur des sites historiques, comme le champ de bataille de Little Bighorn. Une Amérique qui met tout sur le même plan alors que si « les requins mangent les phoques, (mais) ce n’est pas un sort si tragique comparé à un séjour de longue durée dans une salle de cancérologie. »

Arizona. Utah. Avec la voiture, le téléphone portable est l’autre élément indispensable de ce récit. L’occasion de montrer la part, le rôle du téléphone portable dans nos vies. « Arme cruciale contre notre solitude fondamentale » pour les uns, fabuleux miracle technologique et rien de plus pour d’autres. Simple comme un coup de fil : peut-être. Mais aussi : « un simple coup de fil suffit à bouleverser sans prévenir tous les projets qu’on pouvait avoir. »

Montana, le retour. Après ce périple et des journées de pêche dans les rivières, quelques choses ont été comprises. « J’ai compris que le mal du pays, comme l’amour conjugal, relève pour l’essentiel de l’habitude. » Que faire entre la femme divorcée qui veut reprendre la vie commune, une maitresse hystérique, un fils envahissant et immensément riche sans rien faire. Remettre les choses à leur juste place ? « Qui suis-je pour que la vie me déçoive ? » pense Cliff. « Arrête tes foutues jérémiades » lui aurait rétorqué son père. La vérité est entre les deux ? Enfin : « je me suis consolé en me disant que la disparition d’un vaste pan de votre passé était synonyme d’une liberté nouvelle. »

Le voyageur reviendra à son point de départ. Changé.

Fallait-il partir ? Oui. « Rien dans mon voyage ne s’était jusque-là déroulé comme prévu, ce qui prouve qu’au lieu de se contenter de lire des bouquins sur les États-Unis, il vaut bien mieux partir à l’aventure. Je veux dire regarder et sentir le pays. Il paraît que la télévision nous a tous rendus interchangeables, mais je ne l’ai constaté nulle part. »

Dans cette odyssée, dans ce road movie – il faut aimer la littérature des grands espaces ,livre à déconseiller aux amateurs de récits intimistes -, il est aussi question de littérature, de création littéraire, et de pêche à la truite, évidemment. Et peut-être la conclusion, dans ce monde de frime, dans cette vie de dingues : « cette pensée têtue que personne ne semble jamais connaitre grand-chose à quoi que ce soit. On dirait bien que tous les éléments de notre culture marinent dans un grand sac plastique et que ces ingrédients sont profondément suspects. »

Les premières lignes : « Autrefois c’était Cliff et Vivian, mais maintenant c’est fini. Sans doute qu’il faut bien commencer quelque part. Nous sommes restés mariés trente-huit ans, un peu plus que trente-sept, mais moins que trente-neuf, le nombre magique. Je viens de me préparer mon dernier petit déjeuner ici, à la vieille ferme, un bâtiment qui a beaucoup changé durant notre mariage à cause des lubies de Vivian et de mon labeur. » Titre original: The english major. Traduit de l’américain par Brice Matthieussent. Éditions Flammarion 2009. J’ai lu 2010.

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