samedi 28 avril 2012

J'ai lu "Un peuple de promeneurs" d'Alexandre Romanès


Alexandre Romanès
Un peuple de promeneurs 
Histoires tziganes
128p, 11€
Gallimard, 2011

Les Gitans n’ont pas de chance : « Rien n’est plus visible qu’une minorité » et, autre particularité de cette « minorité », « être Gitan c’est aller en prison plus vite qu’un autre. » Les Gitans, on ne les croit jamais : « si tu veux dire la vérité / assures-toi que tu as un bon cheval » et on les prend toujours pour des voleurs – alors que « Vous les Français, vous avez volé la moitié de l’Afrique. / Curieusement, on dit jamais / que vous êtes des voleurs. » Dans Un Peuple de Promeneurs, dans ces histoires tziganes, il est donc souvent questions de brimades, de tracasseries administratives, des difficultés de la vie sociale, et des CRS. Mais il n’y a pas que les flics dans la vie, même s’ils sont envahissants. Alors on passe d’un poème où il est question des CRS – dont un CRS amoureux d’une Gitane – à la réflexion d’un gamin de dix ans : « Papa, ça serait joli s’il n’y avait que des femmes. » Des femmes comme la délicieuse Délia – « je ne bois jamais d’alcool / je ne bois que du champagne » – qui se demande « comment font les gadjos / pour reconnaitre leur maison ? / D’abord, elles sont moches, / et elles se ressemblent toutes. » Mais Délia restera-t-elle parmi les siens ? Car « Délia ou le vent, c’est pareil. »

Partir. Peut-on être plus « nomades » que les Gitans, ce « peuple de promeneurs » ? À une question posée à Tamara, 11 ans : « tu aimerais avoir une maison ? voici sa réponse : Pour quoi faire ? » Ou bien cet autre petit poème : « Je demande à Florina de dessiner une maison / Elle dessine une maison portée par des jambes. » Pourtant : « Dans la banlieue parisienne / j’aperçois un campement tzigane / sous une bretelle d’autoroute. / Les caravanes sont délabrées, / c’est la misère. » Dans ce campement ou dans un autre vivent des hommes et des femmes qui préfèrent cette liberté à celle, plus ou moins artificielle, d’un monde dans lequel « il paraît qu’il y a des garçons de mon âge / qui vitriolent le visage des jeunes femmes ; / que la foudre les anéantissent. » En effet, ou est le « bien », ou est le « mal » ?

Incroyable poésie qui semble faite de rien, de mots si simples, d’expressions si faciles. Rien n’est plus simple en effet que les mots utilisés, que les situations décrites, que les paroles transcrites. Une « nudité spirituelle » comme l’écrit Christian Bobin (à propos d’un autre livre : Sur l’épaule de l’ange.) Mais rien n’est plus évocateur que ces mots simples, qui parlent bien sûr du quotidien d’une communauté à qui on ne rend pas les choses faciles, mais aussi des mots qui disent les mêmes questions que se posent tout homme ou toute femme sur cette planète : les années passent, est-ce que le jour approche « où je prendrai mes filles dans mes bras pour la dernière fois ? » Puis-je avoir confiance en toi ? Le vent ne va-t-il pas arracher le chapiteau du cirque ? Quelle est la différence entre diplômes et intelligence ? Pourquoi cette mélodie me tire-t-elle des larmes ? Ou bien est-ce ce violon ? Des mots si simples enfin pour des réflexions si profondes : « on devrait avoir deux vies : / une pour apprendre / l’autre pour vivre » ou pour ce magnifique aphorisme « Tout ce qui n’est pas donné est perdu. » Attention : ce recueil de poèmes, plus ou moins en vers, plus ou moins en prose – aucune importance, disons en vers « libres » –, est un grand bol d’air, une lecture subversive. Pourrait donner des envies de liberté…

Alexandre Romanès est né à Paris en 1951. Il est le cofondateur du cirque Romanès, et l’auteur de plusieurs recueils de poèmes dédiés à la culture tzigane.

vendredi 20 avril 2012

J'ai lu "Il faudra repartir" de Nicolas Bouvier

Nicolas Bouvier
Il faudra repartir

Voyages inédits

Lire, partir, rencontrer, raconter.

Ce livre donne l’occasion de lire des extraits de « carnets » inédits de Nicolas Bouvier sur des régions ou des pays absents de son œuvre publiée. François Laut avait lu ces textes – entre « témoignages à valeur historique » et « voyages initiatiques aux divers âges de la vie » – lorsqu’il y écrivit la première biographie consacrée à l’auteur : Nicolas Bouvier. L’œil qui écrit (Payot, 2008). Il écrit dans le texte de présentation : « L’intérêt des textes est aussi bien dans ces régions ignorées de l’œuvre que dans les multiples facettes qu’ils montrent de l’homme à travers cet abrégé de sa vie qu’est un voyage : le poète ou le journaliste, le conférencier ou l’historien, le photographe ou le « naturaliste », jamais l’homme de lettres, bien plutôt, dirait Gustave Flaubert, « le frère en Dieu de tout ce qui vit », qu’il décrit et peint avec son œil hors pair. » Nous partons d’abord pour Copenhague durant l’été 1948, puis en France en 1957-1958, en Afrique du Nord à l’automne 1958, en Indonésie à l’été 70, en Chine durant l’été 1986, au Canada en 1991 et en Nouvelle-Zélande durant l’été 1992.

Restons sur le voyage en France de 1957-1958. Bouvier fait une tournée de conférences pour remplacer l’un de ses amis. Anecdote : « A l’écran un film, sur scène l’auteur ». Slogan bien connu de « Connaissance du Monde ». Sur scène : Nicolas Bouvier. A l’écran : un film qu’il n’a pas réalisé. D’ailleurs il n’a pas encore mis les pieds en Chine… Sur ses carnets, de nombreuses notes prises qui, à lire aujourd’hui, sont assez réjouissantes. L’organisation d’une conférence n’était pas toujours très rigoureuse. Et même parfois un peu relâchée. « Retour, rebouffe, petit cognac et foncé dans le tas. Parlé dix minutes devant deux cents personnes, puis film. Dix bouquins vendus à l’entracte – dédicacés. Les noms, les noms bizarres qui existent qu’on ne supposerait jamais. De grosses demoiselles les yeux baissés, des types en blouson. Des médecins. Ce qui plait le plus c’est la steppe. Tout ce public confiant comme des bœufs de labour. Je me couche. » D’autres jours c’est l’angoisse – et la solitude, bien qu’accompagné par Éliane – du conférencier. « A minuit la salle se vide dans un tonnerre, trop d’images dans la tête. On se retrouve tout seul avec 500 mètres de bobine à rembobiner. » Ou « En habit bleu, vanné, les mains noirs d’aluminium dans les petites chiottes des restaurants de province, titubant de fatigue. » Cholet. Saumur. Chambéry. Loches. « Ville ravissante ; petit cinéma rempli de gens têtus et froids. » Paris. Châtellerault Roanne. « Dans les montagnes du Centre, ces gros hôtels aux façades austères, leurs portes discrètement haussées d’insignes de clubs et derrière lesquelles on trouve une poignée de voyageurs de commerce groupés là dans la fumée des gauloises comme des cloportes sous une même mousse. »

Les textes présentés ne semblent pas avoir été écrits pour être publiés. Certains sont visiblement des notes prises en voyage et non retravaillées. Mais l’ensemble est bien du Bouvier, avec notamment, comme l’explique F. Laut, des « thématiques » que l’on retrouve dans l’œuvre publiée : sur le fond, la mise à l’épreuve de soi ; sur la forme, l’usage du poème dans le récit de voyage. Il est sans doute préférable d’aborder Bouvier par ces récits plus construits.

« IL FAUDRA REPARTIR
Et vous, ravissements, ciels gonflés d’étoiles, poissons, morsures du cœur, lumière embrassante des regards, échos et prestiges, serez-vous encore là ? »

Les premières lignes « Mardi 13 juillet (1948). Départ pour la Finlande. Chez moi assez triste. Je fume la pipe flamande ramenée hier de Berne. Mes amis ont donné à leurs adieux hier un tel caractère de derniers sacrements que je n’ose pas les appeler ce matin. Aucune recommandation de famille, j’aimerais partir pour très longtemps. »

Textes réunis et présentés par François Laut
Édition établie en collaboration avec Mario Pasa
Payot, 2012, 224p, 17€

dimanche 15 avril 2012

J'ai lu "Ecrivains en pays de Savoie de l'Antiquité à nos jours" de Rémi Mogenet


Rémi Mogenet
Écrivains en pays de Savoie de l’Antiquité à nos jours, Cité4, 2012.

Nombreux sont les livres qui traitent des pays de Savoie et des écrivains qui, à toutes les époques, les traversèrent en long et en large et en firent la matière de leurs récits ou de leurs correspondances. Écrivains en pays de Savoie de l’Antiquité à nos jours, de Rémi Mogenet, est l’un des plus intéressants, des plus fouillés, dans lequel l’auteur et ne se contente pas de citer des extraits des textes des auteurs - voyageurs, mais aussi de donner son analyse, voire son avis.

L’histoire « littéraire » des pays de Savoie commence avec le récit de la traversée des Alpes d’Hannibal par Tite-Live, qui raconte comment le « célèbre général carthaginois » expliquait à ses troupes pourquoi il ne fallait pas craindre ces cimes qui, de toute façon ne touchent pas le ciel, donc pouvaient être franchies. Le Moyen Âge fournit son lot d’écrivains aujourd’hui oubliés, qui souvent traitaient des relations politiques entre territoires, et que Rémi Mogenet est allé dénicher pour nous. La Renaissance est « la première grande époque des récits de voyage. » On y croise Marguerite de Navarre ou Jacques Peletier du Mans, auteur d’un poème appelé La Savoie, un poème « de nature fondamentalement didactique » qui décrit sans lyrisme excessif les conditions de vie du côté de Bonneval ou de Bessans avec des « images légères et prosaïques, mais charmantes » selon R. Mogenet. Enfin, n’oublions pas Montaigne qui, en octobre 1581, traversa les Alpes au mont Cenis en revenant de son voyage en Italie.

Le chapitre consacré au XVIIe nous remettra en mémoire, si besoin était, que Jacques de Savoie est mort au château d’Annecy en 1585. Il est plus connu sous le nom de duc de Nemours, dans La Princesse de Clèves, de Mme de Lafayette. C’est évidemment au XVIIIe siècle que les pays de Savoie prennent la « lumière » en même temps que la « découverte de la nature » et la fréquentation de la haute-montagne. Voltaire, du côté de Ferney et Genève, et surtout Rousseau, du côté de Chambéry – du verger des Charmettes (« Verger cher à mon cœur, séjour de l’innocence ») aux paysages décrits par Saint Preux dans La Nouvelle Héloïse – ont beaucoup fait pour la popularité de ces régions. Autres grands hommes de l’époque : Horace-Bénédict de Saussure, le premier sur le mont Blanc en 1788, et fondateur de la « mythologie du mont Blanc » ; et Goethe, créateur dune « forme d’épopée de l’homme face à la nature particulièrement saisissante. »

Le siècle « romantique » s’ouvre avec le voyage de Chateaubriand pour qui les montagnes « remplies de ténèbres et de glaciers grisâtres » n’ont pas « les vertus que Rousseau leur attribuait » Au contraire, les Shelley et Byron seront inspirés par les paysages alpestres et trouveront des lieux où « les mythes pouvaient prendre forme. » Hugo – qui voyagea avec Nodier – et Dumas sont des écrivains majeurs de cette époque et leurs écrits voyageurs sont, comme l’ensemble de leur œuvre, ce qui peut désormais être appelé la « littérature de voyage ». Sont aussi évoqués George Sand, Labiche, Théophile Gautier et Töpffer, avant un grand chapitre consacré à Lamartine, le poète de la beauté de la nature. Tout le monde se souvient avec un léger sourire de ce « Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière » ou encore « Ô Temps, suspends ton vol ! », mais il faut reconnaitre que la lecture de ce poème montre aujourd’hui encore une grande puissance d’évocation. Lamartine, pour qui « la beauté de la nature alpine est telle qu’elle forge l’image de la divinité, mise comme à portée de la main » et chez qui « l’idée que les sommets élèvent l’âme jusqu’à la faire toucher au divin » exerce, on le sent, encore tout son charme sur l’auteur qui lui consacre ces lignes.

On apprendra que Sue « porta le nom du lac d’Annecy à Paris » dans une œuvre aujourd’hui oubliée. Et l’on croisera une foule d’auteurs que les rives des lacs alpins ou les sommets ont attirés : André Gide, Hippolyte Taine, Balzac, Custine, etc. Sans oublier Alfred de Vigny – convié dans un chapitre « évocations politiques de la Savoie », région qui il est vrai a traversé pas mal de turpitudes historiques – ni Stendhal le « touriste » : « J’ai compris tout de suite que j’étais près de la belle Italie. Chambéry a deux monuments que l’on chercherait en vain dans nos villes de France : une salle de spectacle charmante et une belle rue avec des arcades des deux côtés. »

Le livre se termine par les auteurs du XXe siècle : Valéry Larbaud, qui évoque Annecy dans son Journal ; Maurice Clavel (répétiteur dans un lycée d’Annecy) ; Sacha Guitry (qui fit un bon mot sur Annecy) ; Patrick Modiano ; avant de se conclure sur les bords du Léman et de Genève avec Ramuz ou Charles-Albert Cingria ou encore Michel Butor, Pascal Quignard ou John Berger. Un dernier mot pour rappeler que dans son roman Les Confessions de Dan Yack, Blaise Cendrars raconte l’histoire d’un aventurier ruiné qui s’installe à Chamonix…

Sacré tour d’horizon de la littérature française que fait celui ou celle qui s’intéresse aux auteurs et aux écrits générés par les paysages, les hommes, la nature des pays de Savoie, et raconté par un auteur amoureux de sa région, avec un petit côté « érudit » qui apprend subrepticement plein de choses au lecteur, et avec un style toujours de haute tenue, sans doute en raison de la fréquentation assidue des « classiques » de la littérature.

Les premières lignes : « L’Antiquité européenne n’est guère connue que par le regard des Méditerranéens. L’actuelle Savoie se partage, à cette époque, en deux. D’un côté, le royaume des Allobroges, sur la rive gauche du Rhône depuis Genève jusqu’à Vienne, et à laquelle la Savoie participe par ce qu’on appelait autrefois la Combe de Savoie pour le sud, le comté de Genevois pour le nord ; de l’autre, les montagnes peuplées non d’Allobroges, mais de peuplades de langue et d’origine plus ou moins proches : Chablais, vallée de Chamonix, Maurienne, Tarentaise. »

Du même auteur :
De Bonneville au mont Blanc. Itinéraire littéraire de la vallée de l’Arve du XVIIe au XXe siècle. Éditions Le Tour.

Ce livre est une anthologie de textes rassemblés, présentés et commentés par Rémi Mogenet. La part réservée aux écrivains est donc plus importante que celle laissée aux notes qui les introduisent. D’autre part, les textes proposés ici ne portent que sur une petite partie des pays de Savoie, petite région mais ô combien emblématique : la vallée de l’Arve, incontournable passage qui, depuis Bonneville, capitale du Faucigny, mène vers Chamonix et le mont Blanc. Enfin, une large place est laissée à la photographie avec 60 illustrations de Steph Littoz-Baritel qui a posé son appareil photo là où les auteurs étaient – François de Sales, Saussure, Goethe, Chénier, Chateaubriand… – lorsque sur ces chemins ils ont « sublimé ce qu’ils ont vu ou perçu ». Indispensable pour toute promenade entre Bonneville, Sallanches et le mont Blanc.

dimanche 8 avril 2012

J'ai lu "Journal des canyons" d'Arnaud Devillard


Arnaud Devillard
Journal des canyons
Collection Attitudes
Éditions Le mot et le reste 2012.

C’est en 2008 qu’Arnaud Devillard – et Cécile – partent en touristes dans les fantastiques paysages désertiques des États-Unis, dans les pas d’Edward Abbey (1927-1989), personnage emblématique et contestataire, le plus célèbre des écrivains écologistes de l'Ouest américain, auteur notamment en 1968 de Désert solitaire. Le Journal des canyons est le récit de ce voyage : Arnaud Devillard nous raconte simplement, au jour le jour, comment ça s’est passé. Un récit assez marrant, mais qui finit pas donner un sentiment un peu tragique, par (me) mettre mal à l’aise : qu’est-ce que c’est que ce cauchemar? Comment pouvons-nous nous faire piéger ainsi ? Comment faire ? Comment ne pas avoir envie d’aller voir ce qui est présenté – et qui est sans doute réellement – comme des merveilles de la nature ? Le problème c’est que tout le monde détient la même information, part avec le même besoin plus ou moins créé, le même guide, le même créneau dans le temps. Et qu’à l’autre bout les vautours attendent de pied ferme la masse - la manne - des touristes. Et que ça devient un enfer.

Après une escale à New York et, déjà, un rappel de quelques égarements dans lesquels notre société semble se complaire, puis un passage obligé à Las Vegas, pire encore, là où « même l’illusion est une illusion », nos deux touristes prennent la route dans un « désert de poussière gris-rose » et arrivent en Arizona, le pays du « désert intuitif et sans peine. Rentable aussi. » Edward Abbey disait que « les parcs nationaux n’ont pas besoin de routes de macadam, de complexes hôteliers, de gaz d’échappement, d’embouteillages et de bateaux de plaisance à moteur. » C’est exactement ce que les touristes trouvent en arrivant dans l’Ouest des États-Unis. Quarante ans après Désert solitaire « les parcs nationaux sont devenus des parc d’attractions, des centres commerciaux, l’argent gouverne tout et tout le monde. » Le Parc national de Zion, l’Arizona, Le Lake Powell, les Canyonlands et la Colorado river, Moab et les Arches, les vestiges anasazis de la Mesa Verde, Petrified Forest, Monument valley – dont la visite, épique, est l’un des morceaux de bravoure de ce récit... Certainement des endroits magnifiques, assurément une nature exceptionnelle, mais il faut bien le dire : « la seule aberration, ici, c’est notre présence. » Surtout celle de milliers de personnes au même moment.

Une fois quitté le motel, avalés les kilomètres sur la Highway – Utah, Colorado –, garé le gros 4X4 de location – il n’y a pas de petites voitures aux USA ? – et parcourus, sous un soleil accablant, les premiers hectomètres des sentiers balisés – parfois goudronnés – il faut reconnaître que les paysages sont grandioses – et qu’en un sens il est normal qu’ils soient accessibles. Ces « mondes inconnus, qui ne sont pas à notre échelle », cet « océan de grès rouge et rose », cette « brutalité statique », ces « points de vue sur la plus démente des sauvageries », sont courants ici où « tout est trop grand, trop fruste, rien ne correspond plus à des souvenirs de grand ou petit écran. »

Ce récit de voyage d’une virée aux US est une vive dénonciation – sur un mode très humoristique et avec beaucoup de dérision – du tourisme de masse, de son organisation et de sa récupération. On y parle aussi d’écologie, de musique – de country music – de cinéma (Kevin Costner), de littérature « voyageuse » (Hillerman, Isabella Bird, John Muir…) et de l’histoire de ces « terres indiennes » des Hopis, des Anasazis, des Navajos. Bref : d’une grande partie de ce qui fait la « culture » américaine. Alors, y aller ou pas ? Peut-être la littérature suffit-elle…

Les premières lignes : « Moab, Utah. Nous arrivons du nord-ouest par la State Highway 191. L’entrée du Arches National Park, un pont sur la Colorado River et la route devient Main Street. De part et d’autres, une enfilade ininterrompue d’agences de location de VTT, moto-cross, quad, des organisateurs de balades à dos de mule, en bus, en jeep, en raft. Des restaurants, des motels. Des magasins d’accessoires de randonnée. Des bars, des hôtels. Et là, une librairie indépendante, Back of Beyond books, nom emprunté à une raison sociale fictive que l’on trouve dans les pages d’un livre de Edward Abbey. »

Arnaud Devillard est journaliste et collabore à des revues de cinéma. Il est aussi auteur d’article et de livres sur le cinéma et le Sud-Ouest des États-Unis.

dimanche 1 avril 2012

J'ai lu "Espíritu pampa - Sur les chemins des Andes" de Sébastien Jallade


Sébastien JALLADE
Espíritu pampa - Sur les chemins des Andes
Éditions Transboréal
Paru le 7 mars 2012
180 pages - 20,90 euros

C’est quoi les Andes ? Un « territoire inaccessible ? » Un « enchevêtrement de couleurs sans orgueil » ? « Tout se ressemble : une vallée, puis une autre, un écheveau de montagnes si monotone qu’il m’empêche de trouver mon chemin. » C’es pour essayer de répondre à ces questions, de comprendre, que Sébastien Jallade nous propose un incroyable périple dans Espíritu pampa - Sur les chemins des Andes. « Marcher sur la grande route inca en ignorant le temps présent n’aurait aucun sens. » Marcher sur le Qhapaq Ňan – nom quechua signifiant « chemin royal » souvent traduit par le Chemin de l’Inca – en ignorant qu’il fut un « axe majeur d’autres enjeux, ceux de la conquête espagnole et des premières tentatives d’évangélisation » n’aurait évidemment pas plus de sens. Le Chemin de l’Inca fut un axe essentiel de l’économie et de la politique de l’Empire Inca. Qu’est-ce qui existait avant cette conquête – dans le quotidien, mais aussi dans l’imaginaire ; quelles sont les croyances qui ont façonné ce Nouveau Monde ? Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? Est-il possible de parvenir à un « syncrétisme » en parcourant ces chemins ? Est-ce souhaitable ?

Sébastien Jallade a parcouru les Andes durant quatre années, de l’Équateur à la Bolivie. Il a rencontré des gens, très différents : des paysans – et des paysannes –, des artisans, des artistes, un librairie, une ouvrière de poupée, un animateur de radio, des mineurs, des gens ordinaires, un peintre… Sans se « limiter au champ étroit de la géographie », il a visité les lieux, les plazas de armas, les marchés aux bestiaux, les sites archéologiques de Cuzco, les sentiers vertigineux, les places de villages, les musées, les « Bienvenido al señor turista », les vallons froids et ventés à 4000 mètres d’altitude. Parfois en perdant son chemin. Mais toujours à la recherche d’un « esprit », d’une éventuelle identité collective. Il a cherché la « cité perdue », et Pachachaca, le « pont sur le monde », la rivière Pampas et les innombrables églises des villages andins, les canyons profonds et arides. Il a récolté les paroles, les faits, les croyances. « Je veux toucher à ce pays-là, qui résonne des mille visages du territoire andin, de ses habitants et du faisceau inédit des possibilités qui s’offrent à eux. »

Parfois les jours passent « identiques et monotones », à d’autres périodes « le vent siffle dans la pampa interminable et le soleil se répercute sur la terre calcinée. » Et c’est à Lima, dans les rues du quartier touristique de la ville – et aux abords du malecón – que la quête s’achève, au moins provisoirement. Sébastien Jallade, le caminante, le marcheur – « Je marcherais, je regarderais, je rencontrerais, je m’abreuverais » – déjà auteur de films et animateur de sites Internet sur le sujet – ajoute son « enquête » personnelle à la mémoire du Chemin de l’Inca. Une impressionnante bibliographie termine ce livre, avec cette particularité, que l’on aimerait voir plus souvent : les livres sont commentés. A ajouter sur les étagères de récits de voyages en Amérique du Sud.

Les premières lignes : « La première fois que j’ai découvert les routes incas, je me trouvais dans la communauté de Tarmatambo. Le toponyme m’inspirait – il signifie « le caravansérail des taras » en langue quechua, du nom d’un arbrisseau très présent dans les Andes. Voilà un village isolé qui était l’hériter des chemins précolombiens. La population s’était étroitement imbriquée autour des vestiges. Le centre cérémoniel était devenu un terrain de football, l’église était coiffée de vielles pierres récupérées sur un temple et les paysans cultivaient leurs champs autour de palais en ruine. »