dimanche 15 avril 2012

J'ai lu "Ecrivains en pays de Savoie de l'Antiquité à nos jours" de Rémi Mogenet


Rémi Mogenet
Écrivains en pays de Savoie de l’Antiquité à nos jours, Cité4, 2012.

Nombreux sont les livres qui traitent des pays de Savoie et des écrivains qui, à toutes les époques, les traversèrent en long et en large et en firent la matière de leurs récits ou de leurs correspondances. Écrivains en pays de Savoie de l’Antiquité à nos jours, de Rémi Mogenet, est l’un des plus intéressants, des plus fouillés, dans lequel l’auteur et ne se contente pas de citer des extraits des textes des auteurs - voyageurs, mais aussi de donner son analyse, voire son avis.

L’histoire « littéraire » des pays de Savoie commence avec le récit de la traversée des Alpes d’Hannibal par Tite-Live, qui raconte comment le « célèbre général carthaginois » expliquait à ses troupes pourquoi il ne fallait pas craindre ces cimes qui, de toute façon ne touchent pas le ciel, donc pouvaient être franchies. Le Moyen Âge fournit son lot d’écrivains aujourd’hui oubliés, qui souvent traitaient des relations politiques entre territoires, et que Rémi Mogenet est allé dénicher pour nous. La Renaissance est « la première grande époque des récits de voyage. » On y croise Marguerite de Navarre ou Jacques Peletier du Mans, auteur d’un poème appelé La Savoie, un poème « de nature fondamentalement didactique » qui décrit sans lyrisme excessif les conditions de vie du côté de Bonneval ou de Bessans avec des « images légères et prosaïques, mais charmantes » selon R. Mogenet. Enfin, n’oublions pas Montaigne qui, en octobre 1581, traversa les Alpes au mont Cenis en revenant de son voyage en Italie.

Le chapitre consacré au XVIIe nous remettra en mémoire, si besoin était, que Jacques de Savoie est mort au château d’Annecy en 1585. Il est plus connu sous le nom de duc de Nemours, dans La Princesse de Clèves, de Mme de Lafayette. C’est évidemment au XVIIIe siècle que les pays de Savoie prennent la « lumière » en même temps que la « découverte de la nature » et la fréquentation de la haute-montagne. Voltaire, du côté de Ferney et Genève, et surtout Rousseau, du côté de Chambéry – du verger des Charmettes (« Verger cher à mon cœur, séjour de l’innocence ») aux paysages décrits par Saint Preux dans La Nouvelle Héloïse – ont beaucoup fait pour la popularité de ces régions. Autres grands hommes de l’époque : Horace-Bénédict de Saussure, le premier sur le mont Blanc en 1788, et fondateur de la « mythologie du mont Blanc » ; et Goethe, créateur dune « forme d’épopée de l’homme face à la nature particulièrement saisissante. »

Le siècle « romantique » s’ouvre avec le voyage de Chateaubriand pour qui les montagnes « remplies de ténèbres et de glaciers grisâtres » n’ont pas « les vertus que Rousseau leur attribuait » Au contraire, les Shelley et Byron seront inspirés par les paysages alpestres et trouveront des lieux où « les mythes pouvaient prendre forme. » Hugo – qui voyagea avec Nodier – et Dumas sont des écrivains majeurs de cette époque et leurs écrits voyageurs sont, comme l’ensemble de leur œuvre, ce qui peut désormais être appelé la « littérature de voyage ». Sont aussi évoqués George Sand, Labiche, Théophile Gautier et Töpffer, avant un grand chapitre consacré à Lamartine, le poète de la beauté de la nature. Tout le monde se souvient avec un léger sourire de ce « Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière » ou encore « Ô Temps, suspends ton vol ! », mais il faut reconnaitre que la lecture de ce poème montre aujourd’hui encore une grande puissance d’évocation. Lamartine, pour qui « la beauté de la nature alpine est telle qu’elle forge l’image de la divinité, mise comme à portée de la main » et chez qui « l’idée que les sommets élèvent l’âme jusqu’à la faire toucher au divin » exerce, on le sent, encore tout son charme sur l’auteur qui lui consacre ces lignes.

On apprendra que Sue « porta le nom du lac d’Annecy à Paris » dans une œuvre aujourd’hui oubliée. Et l’on croisera une foule d’auteurs que les rives des lacs alpins ou les sommets ont attirés : André Gide, Hippolyte Taine, Balzac, Custine, etc. Sans oublier Alfred de Vigny – convié dans un chapitre « évocations politiques de la Savoie », région qui il est vrai a traversé pas mal de turpitudes historiques – ni Stendhal le « touriste » : « J’ai compris tout de suite que j’étais près de la belle Italie. Chambéry a deux monuments que l’on chercherait en vain dans nos villes de France : une salle de spectacle charmante et une belle rue avec des arcades des deux côtés. »

Le livre se termine par les auteurs du XXe siècle : Valéry Larbaud, qui évoque Annecy dans son Journal ; Maurice Clavel (répétiteur dans un lycée d’Annecy) ; Sacha Guitry (qui fit un bon mot sur Annecy) ; Patrick Modiano ; avant de se conclure sur les bords du Léman et de Genève avec Ramuz ou Charles-Albert Cingria ou encore Michel Butor, Pascal Quignard ou John Berger. Un dernier mot pour rappeler que dans son roman Les Confessions de Dan Yack, Blaise Cendrars raconte l’histoire d’un aventurier ruiné qui s’installe à Chamonix…

Sacré tour d’horizon de la littérature française que fait celui ou celle qui s’intéresse aux auteurs et aux écrits générés par les paysages, les hommes, la nature des pays de Savoie, et raconté par un auteur amoureux de sa région, avec un petit côté « érudit » qui apprend subrepticement plein de choses au lecteur, et avec un style toujours de haute tenue, sans doute en raison de la fréquentation assidue des « classiques » de la littérature.

Les premières lignes : « L’Antiquité européenne n’est guère connue que par le regard des Méditerranéens. L’actuelle Savoie se partage, à cette époque, en deux. D’un côté, le royaume des Allobroges, sur la rive gauche du Rhône depuis Genève jusqu’à Vienne, et à laquelle la Savoie participe par ce qu’on appelait autrefois la Combe de Savoie pour le sud, le comté de Genevois pour le nord ; de l’autre, les montagnes peuplées non d’Allobroges, mais de peuplades de langue et d’origine plus ou moins proches : Chablais, vallée de Chamonix, Maurienne, Tarentaise. »

Du même auteur :
De Bonneville au mont Blanc. Itinéraire littéraire de la vallée de l’Arve du XVIIe au XXe siècle. Éditions Le Tour.

Ce livre est une anthologie de textes rassemblés, présentés et commentés par Rémi Mogenet. La part réservée aux écrivains est donc plus importante que celle laissée aux notes qui les introduisent. D’autre part, les textes proposés ici ne portent que sur une petite partie des pays de Savoie, petite région mais ô combien emblématique : la vallée de l’Arve, incontournable passage qui, depuis Bonneville, capitale du Faucigny, mène vers Chamonix et le mont Blanc. Enfin, une large place est laissée à la photographie avec 60 illustrations de Steph Littoz-Baritel qui a posé son appareil photo là où les auteurs étaient – François de Sales, Saussure, Goethe, Chénier, Chateaubriand… – lorsque sur ces chemins ils ont « sublimé ce qu’ils ont vu ou perçu ». Indispensable pour toute promenade entre Bonneville, Sallanches et le mont Blanc.

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