lundi 25 juin 2012

J'ai lu "Les Bisons du Coeur-Brisé" de Dan O'Brien


Dan O’Brien
Les Bisons du Cœur-brisé

Traduit de l’américain par Laura Derajinski
Au Diable Vauvert 2007.

Avez-vous déjà vu le pare-chocs de votre auto se refléter dans les yeux d’un bison ? Ce fut une révélation lorsque l’auteur se trouva un jour « suffisamment près pour voir le pare-chocs du pick-up se refléter dans ses sombres yeux ronds surmontés d’une touffe de poils noirs et frisés. Sa tête était aussi grosse qu’une machine à laver. » Même s’il fut alors « incapable de trouver un lien entre ce vieux bison poussiéreux » et lui, Dan O’Brien comprit que cette vision était un signe. Peu de temps après il loua un ranch. Au début il y vécu dans des conditions spartiates et difficiles. Plusieurs obstacles durent être surmontés : les éléments naturels, certes, mais aussi les problèmes de voisinages et d’autres liés à l’écosystème, complètement stérilisé par des « erreurs » antérieures. Ce sont ces questions qui donnent à ce livre plusieurs pistes de lectures et donc son intérêt et son épaisseur.

Ce récit est celui de l’Histoire, et aussi de l’histoire économique de la région. Nous sommes au pied des Black Hills, « de l’herbe qui oscille à l’infini dans le vent et un ciel qui engloutit la moitié du monde », les terres indiennes de Sitting Bull, dans les Grandes Plaines du Dakota. Ces plaines qui ont vu la « disparition » des peuples autochtones, les Indiens, en même temps qu’un autre massacre, celui des bisons. Le massacre des bisons est intervenu à plusieurs époques, mais surtout au XIXe siècle, lors de la ruée vers l’Ouest, lors de cette « conquête économique » qui déboucha sur la vente des peaux et des fourrures. « A une certaine époque, on pouvait voir la blancheur quasi incandescente des squelettes de bisons éparpillés sur toute la plaine, du Texas jusqu’au Canada. » Et puis, les bisons et les Indiens ayant « disparus », l’homme (blanc) put continuer le saccage de cette terre, en installant une politique d’élevage bovin intensif et l’agriculture qui allait avec. Pour la société de consommation. Un jour « cette terre est (devenue) un genre d’usine destinée à la seule production des bœufs et des céréales. ». O’Brien a une autre idée.

« Mon objectif, écrit O’Brien, était de restaurer, de la rendre à son état originel, lorsque les bisons sauvages la peuplaient encore. (…) Je voulais juste que la terre soit saine et équilibrée. » A la longue il s’apercevra qu’il avait raison. « Et ce qui rend certains perplexes, c’est qu’en respectant la vie sauvage et la nature sur notre exploitation, on obtient de meilleurs troupeaux, mieux fournis que les leurs. » Ce récit est donc aussi l’histoire d’un fermier amoureux de la vie sauvage, qui souhaite remettre un ordre « naturel » dans ces prairies, c'est-à-dire réintroduire le bison et laisser l’écosystème se réadapter à ces animaux. L’histoire d’un homme qui va devoir confronter ses idées (sur l’amour, sur la nature) à la réalité. Celles et ceux qui ont fréquenté des fermes avec des veaux, vaches et cochons, retrouveront des gestes et des odeurs de leurs passés. Les autres imagineront assez bien comment on pousse des veaux ou des bébés bisons dans des bétaillères, ou comment on salit ses bottes en arpentant un corral plein de boue ou de neige à la recherche d’animaux égarés, encore à-moitié sauvages, et dont la force surhumaine, en bande, peut causer des dégâts conséquents.

Pour être éleveur de bisons il faut aimer la solitude. Dans ces contrées les femmes n’y sont pas légion. Mais « elles n’étaient pas franchement fautives. Quelle femme raisonnable pourrait vivre dans une maison glaciale l’hiver, brûlante l’été, en compagnie d’un homme tellement abruti qu’il mangerait de la carcasse de daim trois fois par jour et boirait de l’eau de source dans une bouteille de lait fixée à la selle de son cheval ? » Il faut aimer les défis. Il faut aimer la terre, les bêtes. « L’attachement aux terres et aux troupeaux (est un) sentiment qui n’existe pas, par exemple, entre un épicier et les boites de conserve alignées sur ses étagères. » Il faut aimer le vent, la neige, le soleil, le grand ciel bleu, la pluie, les orages… la musique « country ». Il faut aimer ou du moins supporter le froid, les nuits sans sommeil, les rafales de vent, les tempêtes de neige, les bêtes qui s’échappent, les coups de fusil, parfois contre soi-même… Mais la récompense c’est le café chaud au petit matin, la naissance de bébés bisons, le plaisir de produire une viande de qualité, la certitude d’agir sur l’écosystème en remettant le bison à sa place comme « un maillon manquant à la santé des plaines », c’est le sentiment d’être du bon côté, celui d’une nature à préserver pour demain, ce qui n’est pas gagné car « le monstre mercantile américain avait découverte la tendance à se tourner vers le bison », et ça n’était pas une bonne nouvelle. Les chantres du profit à tout prix n’ont pas lu ni compris – où peut-être que si, mais alors ils s’en fichent pas mal – cette phrase de J. Franck Dobie citée en exergue du livre : « L’histoire de toute terre commence par la nature, et c’est par la nature que se terminent toutes les histoires. »

Ce livre des grands espaces, ce récit d’un « « éleveur de bisons » est à conserver dans la bibliothèque, au rayon « nature writing – je sais, on peut discuter de ces classements, mais ça facilite quand même un peu les choses – aux côté des récits, témoignages , nouvelles ou romans, de Rick Bass, Doug Peacock ou Jim Harrison, pour en relire quelques pages de temps en temps.

Les premières lignes : « Quand les citadins ont eu une semaine difficile au boulot – s’ils sont sur le point de perdre leur emploi ou ont pris une décision qui risque de gâcher leur vie – j’ai entendu dire qu’ils errent parfois en ville. J’ai entendu dire qu’ils restent toute l’après-midi dans une salle de cinéma à regarder le même film en boucle. Ils déambulent dans les parcs ou observent depuis la jetée, immobiles, les bateaux qui prennent la mer. Chez moi, le cinéma le plus proche se trouve à soixante kilomètres, et pour atteindre l’océan il faut encore parcourir mille trois cent kilomètres vers l’est. Mais je suis entouré de plusieurs millions d’hectares de terre et quand ma vie semble partir en lambeaux, je grimpe sur mon pick-up et je roule. »

Citation
« J’ai pu remarques que les étrangers sèment souvent de nouvelles idées qui se marient parfaitement avec les concepts locaux. Les gens qui ont voyagé dans le vaste monde ont souvent une meilleure notion du possible et savent que les prérogatives ne sont qu’illusions. »

http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100808820&

mardi 12 juin 2012

J'ai lu "Ce que savent les baleines" de Pino Cacucci


Pino Cacucci
Ce que savent les baleines

Traduit de l’italien par Lise Chapuis.
Christian Bourgois, 2012

D’événements graves (les Conquistadors, le massacre des baleines) à d’autres plus anecdotiques (la « véritable » histoire de l’Hôtel California), en passant par les moment de grâce, tels les spectacles de la nature qui laissent « muet, en extase » comme ces baleines grises « qui ponctuent de souffles vaporeux toute la ligne d’horizon (et) s’approchent du bord et remuent le fond sablonneux à quelques mètres du rivage », Pino Cacucci emmène ses lecteurs pour une promenade du sud au nord de la « Baja California », la Basse-Californie, de La Paz – la première tentative d’implantation espagnole, là où Hernán Cortés s’avança en 1535 – à la frontière, du côté de Tijuana. Son credo : la nature.

« On part. Et pour ce long voyage, on a une robuste Dodge Durango, plus spacieuse et confortable que la Bronco. En fond sonore : Bruce Springsteen. » La région semble belle, avec des bords de mer magnifiques, des baies des anges, des terres où poussent « le petit cactus tonneau jusqu’au robuste saguaro ou au cactus cierge haut de vingt mètres », des pics du diable et, « en somme, traverser la Baja en février est un plaisir sublime. »

Cacucci est un connaisseur de la région, déjà parcourue et déjà décrite dans un livre, Poussières mexicaines (Payot). Il raconte beaucoup de choses : des histoires de trésor, de corsaires, de mutineries, de perles dans les huitres, de Jésuites et d’Indiens, de peintures rupestres peut-être liées à des migrations pas encore expliquées. Il rappelle qu’en 1869 le phylloxera fait des ravages en Europe et que si nous buvons du vin aujourd’hui on le doit aux cépages rapportés – entre autre – de cette partie de la Californie. Cacucci propose également sa vision de l’écologie, et se demande si nous avons appris quelque chose en regardant la nature et les baleines.

Pour le voyageur, les grands moments de bonheur c’est lorsque « pas loin de là, les baleines voltigent, font des cabrioles et exhalent leur haleine vaporeuses. » Plus encore lorsque les baleines approchent la frêle embarcation et que « la grosse tête historiée de concrétions blanches se dresse et nous observe en restant parfaitement à la verticale. En l’espace de quelques minutes c’est tout un grouillement de dos et de queues, et nous restons ébahis face à cette majesté inquiétante, face à une telle force qui pourrait nous briser en deux d’un léger coup de nageoire, mais au contraire… » Bien sûr Cacucci se pose quelques questions sur le fait que les baleines semblent sentir la présence des personnes bien disposées à leur égard – « oui, elles le savent » –, voire qu’elles pourraient communiquer avec l’homme, mais pour conclure que « le comportement des baleines constitue un insondable mystère. » Très bon récit, d’un voyageur très proche de la nature – malgré la Dodge citée plus haut – et très cultivé sur l’histoire et la géographie du pays traversé ; indispensable dans le sac à dos lors d’une balade en Basse-Californie.

Les premières lignes : « Il s’appelait le Black Warrior. C’était un baleinier mis à l’eau dans les chantiers de Duxbury, Massachusetts, en 1825. Pendant un quart de siècle il avait massacré des cétacés dans le Pacifique et dans l’océan Indien. Pour finir, il avait été acheté par un amateur d’Honolulu, et le nouvel équipage avait fait route vers le sud, vers la Californie restée mexicaine après la guerre d’invasion par les États-Unis de 1847. »

L’auteur
Pino Cacucci est né en 1955. Depuis près de 25 ans, il vit entre l'Italie et le Mexique. Il écrit des romans dont certains ont été portés à l’écran.