vendredi 19 octobre 2012

J'ai lu "L'Amour est une région bien intéressante" d'Anton Tchékhov


Anton Tchékhov (1860-1904)
L’Amour est une région bien intéressante
Correspondance et Notes de Sibérie
Éditions Cent pages 2012.

C’est entre avril et juillet 1890 qu’Anton Tchékhov effectue un voyage à travers la Sibérie vers l’Extrême-Orient russe, pour vérifier ce qu’on en dit, pour témoigner de la réalité de cette province isolée, pour voir la katorga (le bagne) situé dans l’île-prison de Sakhaline, un asile pour bannis et reclus. « Après l’Australie jadis, et Cayenne, Sakhaline est le seul endroit où il soit possible d’étudier une colonisation formée par des criminels. » Outre les tentatives pour le dissuader, il y a d’abord les questions sur l’utilité de ce voyage. « Admettons que mon voyage ne serve à rien, qu’il soit entêtement et caprice ; réfléchissez un peu et dites-moi ce que je perds en partant ? » On ne perd jamais rien en voyageant : « même si ce voyage ne m’apporte strictement rien, se peut-il malgré tout qu’il n’y ait pas sur sa durée deux ou trois jours dont je ne me souvienne toute ma vie avec enthousiasme ou amertume ? » Il veut donc aller voir, écouter, étudier. Il en reviendra transformé.

Le voyage « aller » durera trois mois. La grand-route sibérienne – « la plus grande et apparemment la plus affreuse route du monde » – est assez sûre : on parle bien de vagabonds qui égorgent parfois « une misérable vieille pour lui prendre sa jupe et s’en faire des chaussettes », mais aussi des cochers qui ne volent pas leurs clients. Le voyage commence en train (mais le transsibérien ne vas pas encore jusqu’en Orient.). Puis en bateau. Puis en barque. Puis en voiture. La Sibérie ? « Sans le froid qui prive la Sibérie d’été et sans les fonctionnaires qui corrompent les paysans et les déportés, la Sibérie serait la région la plus riche et la plus heureuse qui soit. » Hum… A travers l’Oural et aux alentours du Baïkal, Tchékhov emprunte des pistes peu carrossables. Les cahots rendent le voyage insupportable. Mais le voyageur s’habitue à tout.
« Voici plus de deux semaines que je galope sans m’arrêter, ne pensant qu’à cela, ne vivant que pour cela. (…) Je suis tellement habitué que j’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie à galoper, et à lutter contre une route boueuse. Quand il ne pleut pas, quand il n’y a pas d’ornières sur la route, je trouve cela bizarre, et presque insipide. Dieu que je suis sale et quelle tête patibulaire j’ai ! »

Ailleurs ce sont des chemins interrompus par les inondations du printemps. Le temps est souvent exécrable, mais les paysages sont parfois extraordinaires. « Quand on approche de Krasnoïarsk on a l’impression de descendre dans un autre monde. »

En Sibérie vivent des hommes libres mais résignés, pauvres, des paysans du cru ou des colons qui ont sacrifié leur pays natal et la vie passée, Les habitations sont éloignées les unes des autres. « La seule chose qui rappelle une présence humaine, ce sont les fils télégraphiques qui hululent dans le vent et les poteaux rayés parquant les verstes. » (La verste est une mesure équivalente au kilomètre). Le travail est dur, on n’enlève pas ses moufles pendant neuf mois, on ne chante guère, on ne joue pas de l’accordéon, il n’y a ni peintres ni musiciens, et on grimpe sur un escabeau pour se jeter sur le lit et son « monceau de couettes et d’oreillers à taie rouge. » En Sibérie vivent aussi des forçats qui, sur la route, font tinter leurs fers en marchants. Une fois arrivés à destination ils ont « conscience que tout espoir d’un sort meilleur est impossible. » Perpétuité : mieux que la mort ? Il semble que la justice centrale ignore les conditions de détention de ces exilés, dont certains, instruits, auront du mal à s’insérer dans ce milieu. La vodka fera alors office d’anesthésique.

Puis c’est la descente de l’Amour – avec à gauche la rive russe et à droite la rive chinoise – et ses mésaventures : naufrage, attentes, promiscuité sur les ponts… Mais sans rancune : « L’Amour est une région bien intéressante. Originale en diable. Elle grouille d’une vie dont on n’a même pas idée en Europe. Cela me fait penser aux récits sur la vie américaine. Les rives sont si sauvages, si pittoresques et luxuriantes qu’on aurait envie d’y vivre jusqu’à la fin de ses jours. » Tchekhov séjourne trois mois dans l'île de Sakhaline, de juillet à octobre 1890. Il visite les prisons et les prisonniers. Il fait même un recensement. « Il n’y a pas un seul bagnard ou un seul colon à Sakhaline qui ne se soit entretenu avec moi. » Ce matériau servira à l’écriture de plusieurs récits, dont L’Ile de Sakhaline, qui fera sensation.

Ce voyage épique est décrit de façon détaillée dans des lettres et des articles. Ce recueil mêle des extraits de la correspondance de Tchékhov à des articles inédits destinés au journal Temps Nouveau. Plusieurs lettres écrites pour différents destinataires reviennent parfois sur les mêmes moments, ce qui ne fait qu’accentuer leurs caractères forts, voire tragiques. Il y a bien sûr dans ce recueil un aspect historique qui intéressera les lecteurs passionnés par ces lieux et cette époque. Il y a aussi un aspect littéraire : ce récits est parfaitement écrit, documenté, vivant, avec de l’humour, de magnifiques descriptions de paysages ou de situations dantesques. Mais ce recueil est aussi et surtout la formidable chronique d’un voyage hors du temps et hors des espaces habituels. Rien n’est simple dans l’immense Sibérie à la fin du XIXe siècle. Mais il valait la peine d’y aller.
« J’ai vu et vécu tant de choses ; et tout fut extrêmement intéressant et nouveau pour moi, non pas du point de vue de l’écrivain, mais du point de vue de l’homme tout simplement. »

Les premières lignes. « Moscou, 9 mars 1890. En ce qui concerne Sakhaline nous nous trompons tous deux, mais vous sans doute plus que moi. Je pars absolument persuadé que mon voyage ne sera d’un apport précieux ni pour la littérature, ni pour la science ; je n’ai pour cela ni assez de connaissances, ni assez de temps, ni assez de prétentions… Je veux simplement écrire cent ou deux cents pages et payer ainsi ma dette à la médecine, à l’égard de laquelle je me comporte, vous le savez, comme un vrai porc.»

Traduction française de Louis Martinez (Notes de Sibérie) et des éditeurs français réunis (Correspondance).
A noter la qualité de l’édition. Cent pages est un éditeur remarquable, qui ne fait pas les choses comme tout le monde. C’est original, c’est beau.

samedi 6 octobre 2012

J'ai lu "Rats de marée" de Gilbert Vieillerobe



Gilbert Vieillerobe
Rats de marée
L’Harmattan 2012
Prix : 17€ - 172p

D’un côté il y a les scientifiques. L’auteur – qui réside dans les Alpes du nord – situe une partie de l’action dans l’une de ces villes qui s’est faite une spécialité de ce que l’on appelle les « technologies du futur » regroupées dans des Technoparcs : informatique, nanotechnologies et autres sciences en blouse blanche et en chambres stériles. Les scientifiques sont-ils des apprentis sorciers ? L’auteur les présente comme des personnes passionnées par leurs recherches et ne voyant que le bon côté des applications futures – quand ils en voient… Dans ce laboratoire, des aoûtas miniaturisés pourraient aller inoculer un vaccin dans une cellule cancéreuse ou renouer des cordes vocales, – « enfin, vous voyez, que des trucs sympas ». Dans cet autre labo on est sur le point d’aboutir à un « nanofil », un fil d’un milliardième de millimètre sur lequel on enfilerait des atomes comme on enfile des perles… « Génial, non ? À vrai dire on ne sait pas encore quoi en faire… Des couronnes mortuaires pour cellules cancéreuses ? Des dreadlocks pour têtes de génomes ? »

De l’autre côté il y a, on s’en doute : les « dangereux terroristes » qui, bien sûr vont chercher à détourner ces avancées scientifiques à des fins… à des fins… Le problème c’est qu’on a tout faux. Car, si les bienfaits potentiels de la science peuvent évidemment être détournés et utilisés à d’autres fins moins nobles que celles pour lesquels ils ont été conçus, ils peuvent aussi être utilisés pour d’autres raisons. Dans son roman Gilbert Vieillerobe imagine ce qui se passe quand des « terroristes » (les « Bricoleurs »…) tentent de « détourner la science et la technique » pour la « mettre au service de l’humanité ». Avec des applications… inattendues et qui vont provoquer une sacrée pagaille. Une pagaille que le Pouvoir en place ne peut évidemment pas admettre.

Face aux scientifiques et aux « terroristes », le pouvoir temporel, très temporel, est décrit avec pas mal de railleries. Mais l’auteur n’est peut-être pas si loin de la réalité. Car on voit bien que plus les « Bricoleurs » agissent – parfois avec quelques ratés… – plus les problèmes deviennent incompréhensibles, et moins les fins limiers de la République (qui se détestent, qui n’échangent évidemment pas leurs informations) ont de réponse, et plus les chefs et les ministres valsent. Impuissants. Uniquement préoccupés par le présent et leurs prébendes. Le Président est déprimé, « à demi drapé dans une robe de chambre bleue, allongé sur une bergère, il tient sa tête levée en s’appuyant sur un coude », il boit de la vodka à la santé de son « copain le Premier Ministre de Russie ». Son homme de confiance est surnommé Mazarin. Bref, Vieillerobe démontre que dans certains cas il est possible de ne rien savoir, de n’avoir aucun élément, de n’exercer aucun contrôle, et pourtant de prendre des décisions… La comédie du pouvoir.

Comme dans tout bon roman, qu’il soit d’anticipation ou pas, il y aura un grain de sable… Il y a toujours un grain de sable (et même : deux !). Mais il ne faut pas trop en dire. Sinon que si vous rentrez dans cette histoire, il est possible que vous ne puissiez pas lâcher facilement ce livre. Le sujet est passionnant, bien présenté, bien amené, le suspens est bien ficelé. L’écriture de Gilbert Vieillerobe est simple, efficace. Et l’auteur ne manque pas d’humour. Vraiment un bon livre de divertissement – entre conte philosophique et roman d’anticipation – mais aussi de réflexion sur nos sociétés « technicistes, hiérarchisées et mondialisées ». Le meilleur des mondes n’est pas encore très sûr…

Les premières lignes : « Les carrosseries offrent leurs fronts, luisants et blêmes, aux caméras de surveillance. Impossible de trouver une seule place libre sur l’immense parking de l’hypermarché. Phénomène inhabituel, le nombre de véhicules stationnant sur les bas-côtés, les voies d’accès réservées, les contre-allées, les parterres même, laisse chacun incrédule. Une affluence remarquable ! Devant les écrans, dans la salle confinée, Gustave, le chef de la sécurité, mi-allongé dans son fauteuil, un pied posé sur une chaise voisine, engouffre son quatrième pain aux raisins. »