dimanche 11 novembre 2012

J’ai lu « Scènes de la vie d'un propre à rien » de Joseph von Eichendorff


Joseph von Eichendorff
Scènes de la vie d'un propre à rien 
Éditions Phébus collection Libretto.
Texte français de Madeleine Laval et Robert Sctrick

Le voyage et l’amour : tels sont les deux sujets de ces Scènes de la vie d’un propre à rien, récit de Joseph von Eichendorff. Pour faire simple : Un « propre à rien » qui se dore au soleil pendant que son père s’épuise au moulin finit par partir sur les routes. Pour voir. Il devient jardinier, puis receveur dans un château viennois. Il tombe amoureux d’une femme qu’il pense inaccessible. Pour fuir l’amour, un seul remède : la route. Vers l’Italie. Après diverses aventures il revient à Vienne. Il apprend alors que rien ne s’oppose à ce qu’il retrouve la femme aimée.

Joseph von Eichendorff (1788 - 1857) est l’un des « romantiques allemands. » Il a mené une existence quasi insignifiante. Il a fait quelques voyages à travers l’Europe, mais a toujours rêvé de visiter l’Italie, pourtant décrite dans ces Scènes. Ce besoin de partir, de voyager, sera également transposé dans ses autres récits et ses poèmes, essentiellement centrés sur le vagabondage et l’aventure, et qui ont servi à construire le mythe du Wanderer, ce voyageur lancé sur les « improbables chemins du monde ». Un ton léger, voire ironique, caractérise ce « désenchanté discret », frère de Nerval.

Le vagabond selon Eichendorff

Le vagabond selon Eichendorff porte une grande veste avec d’énormes poches. Dans ces poches : linge, rasoir, trousse de voyage. Et un violon, accessoire indispensable au routard, qui permet de gagner un peu d’argent ou de nourriture en amusant le public. « Quand les autres rentrent chez leurs parents, les uns à cheval, les autres en voiture, nous allons par les rues, nos instruments sous nos manteaux, nous sortons de la ville, et le monde tout entier nous est ouvert. »

Le Wanderer est un oiseau volage qui à toute occasion s’échappe de sa cage. Qui n’a ni feu ni lieu. Et quelques principes. « Non, voyager comme les autres ne me tente pas le moins du monde : chevaux, café, draps frais, bonnets de nuit et tire-bottes, le tout commandé d’avance ! Alors que ce qui est magnifique, c’est justement de sortir de bon matin quand les oiseaux migrateurs passent haut dans le ciel et de ne pas savoir le moins du monde quelle cheminée fume déjà pour nous, ni à quelle aubaine nous attendre avant le soir. »

Le Wanderer ne se contente pas d’apprendre ce qu’on lui inculque, il va plus loin, il regarde, il voit. « Laissons les autres repasser leurs manuels ! Quant à nous, nous étudions dans le grand livre d’images que le bon Dieu a ouvert tout grand pour nous, la nature. » Il n’y a pas à avoir peur du présent, ni de l’avenir. La liberté à un prix, le mieux est de ne pas trop s’en faire. Et d’en faire une philosophie. « Qui sait de quoi demain est fait ? Poule aveugle trouve parfois son grain ; rira bien qui rira le dernier ; les choses arrivent quand on s’y attend le moins ; l’homme propose, et Dieu dispose… »

Ce que fuit le voyageur : certaines valeurs de son milieu. « Il me suffirait d’être sobre, de ne pas regarder à la peine, de n’avoir point envie de traîner ni de me livrer à des activités futiles ou ne rapportant pas de pain si je voulais parvenir, avec le temps, à quelque chose. » C’est ce qu’on lui a apprit. Dire oui.

Seul l’amour pourrait perturber ces belles théories. Dans les Scènes, pendant quelques temps le narrateur endosse la « robe de chambre » d’un receveur et prend « dans le secret de (son) cœur la résolution de laisser là les voyages et de faire des économies comme tout le monde. » Mais ces principes ne durent guère et ne lui font pas oublier sa belle. « Chacun s’est fait son petit coin sur terre, avec son poêle bien chaud, sa tasse de café, sa femme, son verre de vin le soir, bref tout va comme il veut ! Mais moi, je ne suis bien nulle part. J’ai toujours l’impression d’être arrivé trop tard et d’être nul et non avenu en ce vaste monde. »

L’amour est peut-être la seule chose qui peut ramener le Wanderer à la maison, là où l’horloge « fait toujours entendre son paisible tic-tac ». L’amour : « le monde est pour lui trop étroit, l’éternité trop courte. »

La route

Le Wanderer part sans trop savoir où cela le mènera. « J’ignorais tout du chemin à prendre » Il prend des chemins, des routes qui conduisent « loin, très loin par-delà les sommets, hors du monde, oui ! » La route de l’Italie ? Le pays où poussent les oranges ? C’est tout droit ! Parfois la route est longue, et elle effraie. « Brusquement, le monde me parut effroyablement vaste, et moi si perdu que j’en aurais pleuré toutes les larmes de mon cœur. » Ailleurs, quand le calme est revenu dans la tête, tout va mieux. « Du reste, c’était un plaisir de marcher là, avec les feuillages qui murmuraient et le chant merveilleux des oiseaux. Je laissai donc à Dieu le soin de me guider, sortis mon violon et jouai d’affilée tous mes airs préférés. » Enfin, avec des moyens plus modernes et plus rapides, et avec un peu de compagnie, le voyage se poursuit. « Adieu donc, moulin, château, portier ! Cette fois nous roulions si vite que le vent me sifflait aux oreilles. A droite, à gauche, villes, villages, vignobles filaient à vous faire papilloter les yeux. A l’arrière, les deux peintres dans la voiture, devant, quatre chevaux et un superbe automédon : et moi, juché tout là-haut sur le siège, à qui il arrivait de rebondir d’une aune. »

Si le Wanderer ne sait pas toujours où il va, il ne sait pas non plus toujours où il est. « A mon réveil, les premiers rayons de l’aurore jouaient déjà sur le tissu vert de mon baldaquin. Impossible de me rappeler où je pouvais bien être. » Mais quand la Rome, rêvée « pareille aux nuages que je voyais passer au-dessus de moi, avec des monts et des gouffres prodigieux au bord d’une mer bleue, et des portes d’or, et de hautes tours étincelantes en haut desquelles chantaient des anges en robes dorées » se révèle enfin au regard telle « la ville superbe », le voyageur est comme sous l’effet d’un charme. « Le soleil matinal jouait sur les toits et jetait mille feux dans les longues rues silencieuses : cette vue m’arracha un grand cri d’allégresse et je bondis sur le trottoir au comble de la joie. »

Ce n’est d’ailleurs pas tant le lieu qui compte, que la démarche. Comme pour beaucoup de voyageur avant et après lui, si le Wanderer « flâne un peu de-ci, de-là, pour voir le monde », il clame plutôt « qu’avec les bottes de sept lieues qui en quelque sorte nous chaussent dès l’enfance, nous fonçons droit et sans plus de façon sur l’éternité. » Et l’Italie tant rêvée puis tant vécue peut devenir la « perfide Italie avec ses oranges, ses femmes de chambre et ses peintres dérangés » à qui il faut tourner le dos.

Faut-il partir, aller ailleurs, si loin, alors « qu’autour de moi, tout me connait » ? Ne reste plus qu’à prendre le coche d’eau et à descendre le Danube.

Les (magnifiques) premières lignes : « Déjà le joyeux murmure du moulin de mon père avait repris, et sa roue s’était remise à ronronner. La neige gaillardement dégouttait du toit. Les moineaux, de leurs gazouillis et de leurs ébats, s’associaient à toute cette activité. Quant à moi, assis sur le seuil, je me frottais les yeux pour en chasser le sommeil. Dieu ! que je me sentais bien, au chaud sous le soleil.
C’est alors que mon père sortit de la maison, le bonnet de nuit de travers : depuis l’aube il n’avait cessé de s’agiter dans le moulin.
- Hé, le propre à rien, me dit-il. Te voilà encore à te prélasser au soleil, tu t’étires à te rompre les os et tu me laisses toute la besogne ! Le printemps s’annonce, toi aussi sors un peu de ta coquille et va-t’en de par le monde gagner ton pain toi-même !
- Bon, fis-je. Si je suis un propre à rien, je m’en vais courir le monde et y chercher fortune.
»




jeudi 1 novembre 2012

J'ai lu "Les blancs chemins" de Guy Féquant


Guy Féquant
Les blancs chemins

A pied jusqu’à Vézelay, à travers Champagne et Bourgogne
Photographies de Jean-Marie Lecomte
Éditions Noires Terres 2012

Dans Les blancs chemins, Guy Féquant écrit son périple de quatre cents kilomètres, à pied, entre la falaise crayeuse d’un village des Ardennes, jusqu’à la « colline sacrée » de Vézelay. Une balade « juste pour respirer le monde » un élan, « une mystique au ras des talus et une rencontre avec mes frères humains. »

Le (faux) départ. Château-Porcien. Un chemin de halage. Mais « rectilignes et ombragés ils n’ont que l’inconvénient de générer un certain ennui. » La perspective aspire. Les bruits de la campagne surprennent. Par exemple les clochent qui sonnent. Et qui répètent. Là, un bac à fleurs en ciment avec une inscription intime. Le marcheur a toujours les sens en éveil. « Marcher incite certes à une philosophie de la distanciation et de la sérénité, mais rien n’est plus faux que de croire qu’on progresse dans une bulle éthérée. » Le marcheur passe à Orainville, sur les pas de Jünger et de ses Orages d’acier. Moment d’Histoire. Puis une blessure le renvoie à son point de départ.

Un an plus tard, le deuxième et vrai départ. Guy Féquant est alors tout « jeune retraité » (oxymore ?) La pérégrination débute par quelques souvenirs. « Un de mes plus beaux voyages d’enfance ne dépassa pas les cinq cents mètres aller-retour. » Mais aujourd’hui ? Pour se motiver il cite ce mot de Paul Morand : « Il faut aimer l’avenir, parce qu’on y passera le reste de sa vie. » Alors : en route. A travers les vignobles champenois, à l’orée des forêts, de moulins en églises. Partir. Marcher. Ici (Épernay) on croise Montaigne. Là des motards wallons avec qui on discute de Spinoza… dans une fraternité toute lotharingienne. Vitry-le-François, Brienne-le-Chateau, le « Versailles de l’Aube », et sa statue de Bonaparte écolier. A Langres on croise Jehan, sire de Joinville et Denis Diderot. « Quatre siècles en soixante kilomètres. » Le voyage est souvent bucolique et apaisé. « Je franchis le pont à la sortie de Dienville et là, à nouveau, je m’émerveille. Rien ne coupe le souffle, rien n’écrase le site, mais tout est beau. » Mais parfois la route passe au-dessus de l’autoroute, et là des quads assourdissent et asphyxient le marcheur. A partir de Tonnerre – où est né le chevalier d’Éon – c’est la « sainte montagne ». Enfin, Vézelay, « sous un soleil de juin bien matineux » et, après un dernier détour dans les bois « elle apparaît au sud. Elle : la Noble Dame vers qui je monte, la basilique de Vézelay. Encore lointaine, certes, mais présente, paisible, irradiante. »

Guy est un voyageur qui aime la solitude « ferment de toute liberté intérieure », qui pense que « peu importe le but qu’on assigne : l’essentiel est que chaque pas rapproche de l’horizon qui sidère, de la transfiguration. » Il a sa conception du voyage : « Voyager, marcher, être en baguenaude, c’est moissonner maints détails et c’est élargir le champ. Ce qui évase ne s’envase pas. Il faut toujours zoomer. Sur les remparts de Langres, par matin clair, observer les lézards. Et puis chercher le Mont-Blanc. » Les blancs chemins : un livre très agréable à lire, à la langue recherchée, au style travaillé. Un récit de voyage au long cours très bien documenté, avec la petite et la grande histoire, et qui sait nous monter les belles choses à voir ou à entendre ou à lire. Beaucoup de réflexions sur le voyage et sur un certain style de vie, placide, libertaire, buissonnier. Buissonnier comme ce récit, loin des contraintes, des difficultés, de la sueur, des exploits que l’on peut lire parfois. Les photographies de Jean-Marie Lecomte apportent une touche – souvent géométrique – et, dans ce livre, se marient très bien avec le texte. Vraiment une très agréable promenade géographique et littéraire.

Les premières lignes : « Berméricourt, 3 août 2009. Fadeur sucrée de ce matin d’août. C’est celle, que je connais depuis l’enfance, de l’après-moisson et des éteules qui pourrissent. L’été entre dans son âge mûr, mêlé d’ardeurs brûlantes et d’indices de déclin. Époque aussi de l’aoûtement, mot qui évoque je ne sais quelle alchimie silencieuse et saisonnière, alors qu’il ne s’agit que de la lignification des jeunes pousses que les arbres et les arbustes ont produite depuis le printemps. Déjà les jours raccourcissent et l’on sent s’instiller en nous la mélancolie inavouée des années qui passent, du lancinant néant des choses… Le monde chatoie et sonne creux. Ce n’est pas une contradiction ; c’est une énigme. Une aporie, disaient les Grecs, c’est-à-dire une absence d’issue, une dérobade du chemin. »

L’auteur. Guy Féquant a enseigné l’histoire et la géographie dans les Ardennes et à la Réunion. Il est l’auteur de plusieurs récits (éditions La Manufacture). Passionné de littérature et d’ornithologie, il souhaiterait que le « nature writing » trouve en France le même succès qu’outre Atlantique. Les Ardennes comme Montana de la France ? Chiche…

Citations(s)
« Voyager, marcher, être en baguenaude, c’est moissonner maints détails et c’est élargir le champ. Ce qui évase ne s’envase pas. Il faut toujours zoomer. Sur les remparts de Langres, par matin clair, observer les lézards. Et puis chercher le Mont-Blanc. »