samedi 26 janvier 2013

J'ai lu "La Méridienne. Saint-Malo Bamako" de Marc Roger


Marc Roger 
La Méridienne. Saint-Malo Bamako 
Éditions Folies d’encre & Merle moqueur, 2012.

Bamako (Mali). Il y a une cinquantaine d’années un homme apprend par le tam-tam qu’il est père, et se rend à la maternité pour la naissance de son fils, Marc, à qui ce passage dans cette partie du monde donnera le goût de lire, peut-être en souvenir des lectures « à l’ombre tutélaire des baobabs. » Saint-Malo (France) le 31 mai 2009. Face au Grand Bé, Marc Roger et « Babel (…) un âne commun de type grand noir » partent sur les routes. Destination : Bamako. Via l’Espagne, le Maroc, le Sénégal. De pays en pays, de ville en ville. Pour voyager, écouter, noter, mais aussi pour dire, lire, raconter. « Lorsque l’oralité et l’écriture seront complices, je m’incarnerai en griot blanc. » En route !

Voyager

La Méridienne est un récit de voyage. On y lira toutes les joies et les vicissitudes de la randonnée. Gites et salles de repos diverses accueillent l’équipage. À défaut : nuit à la belle étoile. La route, parfois « morceau de route heureuse », parfois euphorique – l’ivresse du marcheur –, parfois difficile (conditions météo, solitude, aléas de la géographie, fatigue, déprime, belles ou mauvaises surprises…) est ponctuée de rencontres, d’anecdotes, émaillée de souvenirs et de digressions. On quitte souvent le chemin bien tracé (quatre ans de préparation) pour bifurquer, pour divaguer. Tant mieux. La lecture d’un récit de voyage tout droit d’un point A vers un point B n’est pas toujours sans ennui. Dans La Méridienne, pas de risque d’ennui : chapitres courts, diversités des propos, parfois anecdotiques, parfois profonds, parfois poétiques, parfois colériques. Parfois intimes. Avec des souvenirs sur les parents. « Aujourd’hui, si je suis sur leurs traces (…) c’est simplement pour le plaisir d’être avec eux, par le souvenir et la mémoire. » Avec la mort, aussi, que l’on questionne au détour d’un chemin. La Méridienne est également un récit qui parle vrai – parce que « à la vitesse de trois kilomètres heure, soit cinquante mètres à la minute, le marcheur se nourrit de multiples détails » – et pas que sur les autres… « Non, je ne sens pas les grands espaces qui font rêver les lecteurs de récits de voyage. Je sens la sueur, la pisse d’âne, la chaussette sale. »

Voir le monde

La Méridienne n’est pas seulement le récit d’un voyage. Marc Roger est également à l’écoute du monde. – D’ailleurs, être en voyage, n’est-ce pas être à l’écoute des autres ? – Et le monde est parfois un peu étrange. Malade. « Que chacun de mes pas dirigés vers le sud n’éloigne pas mes pensées de ceux qui remontent vers le nord au péril de leurs vies. » Son style simple décrit bien, avec assez de force, les sensations, les odeurs, la violence de certaines situations. Voire la révolte. La Méridienne n’est pas une croisière de luxe. « Dans la merde des bêtes, dans les eaux qui croupissent jusqu’au seuil des maisons, sous mes yeux, les enfants, les adultes, déambulent en sabots caoutchouc fabriqués in China. » Et le voyageur solitaire, même avec un âne, n’est pas toujours le bienvenu.

Lire

La Méridienne est aussi – et peut-être surtout – un livre qui donne le goût de la lecture. Marc Roger explique ce qu’il entend par « lecteur » par rapport à « conteur » ; il préfère lire « une parole écrite sur un livre » car « le livre est plus stable que l’oral, et il dure. » À force de lire les descriptions de Marc Roger lecteur, non seulement on a envie de le voir et de l’entendre, mais aussi, à lire le bonheur que semble procurer la lecture, chez le lecteur comme chez ses auditeurs d’un moment, on ne peut qu’être pris de curiosité, on ne peut qu’avoir envie d’ouvrir un livre et de lire, comme ça, à haute voix, comme il le fait lui, comme on ne le fait jamais, nous. Et là… oh, surprise ! Mais… essayez ! Lisez ceci, par exemple : « Au pays du Fouta, dit une mère de famille, il n’y a pas d’étrangers, ou alors, même mon fils le serait à mes yeux ». Ou bien cela : « Hier soir, j’ai franchi la frontière si facile à franchir pour celui qui possède un passeport. Me voici au Mali : terre de feu et de misère. » Qu’entendez-vous ? Que comprenez-vous ?

Lire et marcher

La marche et la lecture : c’est la thématique de Marc Roger, déjà mise en musique dans Sur les chemins d’Oxor, un périple de vingt mille kilomètres alliant marche et lectures publiques autour de la Méditerranée, et qui débute par un péremptoire « Avant toute chose, je suis lecteur… » La Méridienne commence par la liste des villes traversées ; il aurait été logique de la faire immédiatement suivre par la liste des livres lus à voix haute en route au cours de ces « 136 lectures et pour 8270 spectateurs ». Soit ! nous les découvrirons au fur et à mesure du chemin, en marchant et en lisant, puisque « la lecture et la marche ont ceci de commun : pas à pas, mot à mot, le regard sur le texte ou la ligne d’horizon, nous allons de l’avant en mettant entre nous et le centre, plusieurs cercles en écho, comme la pierre pousse l’eau quand elle tombe dans le lac. »

Marc Roger, né en 1958 à Bamako (Mali), lecteur public de la Compagnie La Voie des Livres, décline sa passion de la lecture à voix haute depuis octobre 1992. Il a raconté ses voyages dans À pied et à voix haute. Le tour de France en livres d'un lecteur public (HB éditions, 2000) ; Sur les chemins d’Oxor (Actes Sud, 2005) et La Méridienne. Saint-Malo Bamako.

mercredi 16 janvier 2013

J'ai relu "La Route bleue" de Kenneth White


Kenneth WHITE - La Route bleue
Éditions Le Mot et le reste, 2013.

« De toute façon, je voulais sortir, aller là-haut et voir. »

Dans La Route Bleue, récit de voyage, journal de bord, livre d’une aventure intérieure, le Labrador existe d’abord dans le souvenir de Kenneth White, par les images d’un livre d’enfance. Puis, et peut-être depuis toujours : l’envie d’aller voir. « C’est un endroit, non ? Et si c’est un endroit, ça veut dire qu’on peut y aller, il me semble. » Soit. Partons.

« Je quitte la ville de Québec. Route 175 Nord. J’aime cette pure notation mathématique placée entre deux mots lourds de sens. Le calculable et l’incalculable. » Partons pour découvrir qu’ici comme ailleurs, la civilisation, avec ses Livres et ses codes, est capable de changer le nom d’un lac. Peut-être ce lac avait-il été nommé le lac des Vagues bleues par des gens qui le connaissaient bien. Et puis des missionnaires sont passés par là. Le lac est devenu le lac Saint Jean. « Rien à voir avec la réalité perçue dans toute sa beauté. » Les missionnaires ont toujours été les ennemis des nomades, rappelle K. White. Qui poursuit sa route avec ses compagnons fantômes : Coleridge, Thoreau, Melville, Bashô, Jacques Cartier et les explorateurs du XVIème siècle. Avec également les indiens et ceux qui se donnent le nom algonkin d’Innut, les êtres humains.

Kenneth White s’immerge facilement dans la vie locale. Il rencontre beaucoup de gens, discute, est invité à un mariage. Autant d’occasions de comparer les écarts entre civilisations, et les ravages de la modernité : « Chaque fois qu’un espace vide se présente quelque part, au lieu d’y voir une occasion d’approfondir notre sens de la vie, nous nous empressons de le remplir de bruit, de jouet, de "culture".» Et de décrire aussi « le soleil blanc du Labrador qui brille maintenant à travers les nuages gris. »

Et la route bleue. Mais qu’est-ce qu’une route bleue ? Pour Kenneth White, c’est le bleu du grand ciel, le bleu du fleuve (le Saint Laurent), le bleu de la glace. Les silences bleus du Labrador. Mais « la route bleue, c’est peut-être tout simplement le chemin du possible. » Aller aussi loin que possible, « jusqu’au bout de soi-même, jusqu’à un territoire où le temps se convertit en espace, où les choses apparaissent dans toute leur nudité et où le vent souffle, anonyme. » De toute façon un seul adage : « quand tu arrives au bout de la route, continue à marcher. » Pour « s’ouvrir à l’univers », pour « écouter le monde. » Un vrai livre de voyage, une vraie littérature du dehors.

Les premières lignes : « Un œuf tourné, toast, café ! Là dehors, Montréal. Les rues et le fleuve. J’en entends la rumeur. Et là-bas, tout au fond, vaste beauté qui dort, le Labrador. Sitôt mon petit déjeuner terminé, je commence à m’enquérir du Labrador. Au Voyageur Terminus, je décroche l’un de ces téléphones qui donnent des renseignements et, comme si j’avais onze ans, je demande : S’il vous plaît, comment est-ce qu’on va au Labrador ? »

Prix Médicis étranger 1983.
Éditions Grasset & Fasquelle 1983.
Réédité par les éditions Le Mot et le reste en janvier 2013.