samedi 20 avril 2013

J'ai lu "Légèrement seul" de Daniel de Roulet


Daniel de Roulet
Légèrement seul

Sur les traces de Gall
Phébus, littérature française, 2013
Prix : 12€

Ce qui fascine Daniel de Roulet c’est l’écoulement du temps. « J’aime me mettre dans la position d’un ancien (…) essayer de retrouver ce qu’il voyait pour le mettre en rapport avec ce que je vois. » Que pouvaient bien voir, dire, penser, des moines partis d’Irlande quatorze siècles plus tôt ? Et qu’est-ce qui a bien pu les décider à traverser l’Europe et fonder des monastères ? Pour le savoir, rendez-vous à Saint-Coulomb, à 9h15… « La plage où Gall et une dizaine de moines sont censés avoir débarqués ».

Daniel de Roulet est un marcheur solitaire, on le savait déjà. « Je marche sur des routes qui relient un point à un autre, c’est obstiné, je sais. Ni promeneur ni randonneur. Ça me vient de la course à pied. » Il le confirme ici, avec de longues journées de marche et de solitude. Et des soirées, aussi. Comme ici dans « le seul restaurant ouvert ce soir : un turc où j’arrose mon kebab de calvados. » Mais ces moments de solitude, en marchant ou à l’étape, sont propices à l’émergence, à l’affleurement de souvenirs et réflexions. Sur le voyage, par exemple. Gall ne voyageait pas avec une carte de crédit, le « nécessaire » du voyageur d’aujourd’hui par rapport au pèlerin de VIe siècle, qui emportait « l’essentiel » – en fait souvent tout ce qu’il possédait – : quelques livres et des vêtements. « Pèlerins du XXIe siècle, nous sommes des imposteurs, ce que nous appelons l’essentiel n’est que le nécessaire. »

Les villes défilent. Avranches, Falaise, Lisieux, Pont-Audemer, Le Havre, Fécamp, Rouen, Beauvais, Compiègne, Soissons, mais aussi la pittoresque Roncherolles-sur-le-Vivier « commune labellisée protection du ciel et de l’environnement nocturne, village étoilé »… En chemin Daniel de Roulet croise des gens qui semblent tous avoir la même question, « la même nostalgie d’un grand projet au-dessus de leurs forces, et une raison pour ne pas l’entreprendre. » Ce qui n’est évidemment pas le cas de notre écrivain marcheur. Qui avance, en constatant que bientôt certaines habitudes s’effacent, mais d’autres continuent de manquer. En attendant ce moment étrange vers la fin de la route, « l’appel du retour », ce moment où l’on n’est pas encore arrivé mais presque…

Les paysages sont variés, parfois exceptionnels : « La rue principal va droit à la mer et la mer me va droit au cœur. Elle a toutes les couleurs dont parle Delacroix et bien d’autres encore. Je ne pensais plus être capable d’autant d’émotion face à un simple paysage : le ciel, la mer, une falaise percée. » On aura reconnu ce « simple paysage »… Ailleurs ils sont aussi d’une beauté simple, mais une beauté parfois terrible. « On peut appeler ces endroits pittoresques, mais on doit aussi comprendre l’épouvantable misère de la vie par ici. »

Légèrement seul est un récit au style épuré, sans effets, à la fois récit de voyage, essai, livre sur un moment d’histoire, réflexions sur le monde, sur soi. On y croise Du Guesclin et Léo Ferré, de nombreux autres personnages dans les paysages de Madame Bovary, là où, malgré le temps passé, « arbres, prairies, la brume au fond des vallons et le ciel, tout est de Flaubert. » Daniel de Roulet ne veut pas qu’on le classe comme écrivain-voyageur, « une catégorie inventée par les éditeurs et les libraires. » Il dit qu’il est un marcheur. Pas un promeneur. La différence entre un promeneur et un marcheur ? « Le premier dort à la maison, le second change de lit souvent. Le premier habite, le second transite, n’écrit jamais sur la même table. » Voyage, quand tu nous tiens…

L’auteur
Né à Genève en 1944, Daniel de Roulet a suivi des études d'architecte, programmé d'énormes ordinateurs, couru le marathon de New York et réalisé ses rêves avant d'inventer des personnages de fiction qui les vivent à sa place. Il est l'auteur de livres sur le voyage, la marche, les frontières, et d’essais comme Tu n'as rien vu à Fukushima.

samedi 6 avril 2013

J'ai lu "Les impunis" d'Olivier Weber



Olivier Weber
Les impunis
Cambodge : un voyage dans la banalité du Mal
Éditions Robert Laffont, 2013.
Prix 20€

Nous connaissons tous ce moment de l’Histoire : au Cambodge, entre 1975 et 1979, Pol Pot et ses sbires installent un régime politique et une dictature d’une extrême violence qui cause la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. Des procès sont en cours, et cette historie fait toujours l’actualité – mais un seul verdict a jusque là été prononcé : une perpétuité pour « Douch », patron de la prison de Phnom Penh à l’époque. Que reste-t-il sur place de cette historie, et de la fracture causée par cette guerre civile ? Par ce génocide ? Que sont devenus les Khmers rouges qui n’ont pas été arrêtés ni jugés ?

Sur la piste de Pailin

En remontant la piste de Battambang à Pailin, Olivier Weber, écrivains, voyageur, qui a fréquenté ces lieux à plusieurs reprises, a déjà une idée ce qu’il va trouver : une enclave, une région autonome, une «sorte de sous-royaume à l’intérieur du Cambodge où quelques auteurs du génocide et leurs complices vivraient en toute impunité.» Devant le danger potentiel qu’est la rencontre avec d’anciens tueurs, il a une couverture : monter sur ces hauteurs pour retrouver les traces d’un animal en danger, l’Arctonyx collaris, « plus connu sous le nom de balisaur ou blaireau asiatique ou encore ours-cochon ».

Victimes et bourreaux

Aujourd’hui le peuple khmer est officiellement « uni ». Et on peut entendre des phrases comme « On ne va pas se foutre sur la gueule pour si peu, oui, tu as raison, il y a eu assez de morts, un génocide, tu te rappelles ? » Mais par qui ces mots sont-ils prononcés ? Par des victimes ou par des bourreaux ? En dehors de quelques uns, arrêtés, il est en principe impossible de les reconnaître. Comment faire quand si peu de Khmers rouges ont été arrêtés et jugés ? Où est la frontière entre le Bien et le Mal ? Selon Olivier Weber « les Khmers rouges ont jeté en pâture quelques uns de leurs chefs, cinq au total » et les autres se sont fondus dans la population, dans le pays. Avec parfois des retournements de vestes insensés. Un ancien bras droit de Pol Pot devenu défenseur des droits de l’homme dans l’ouest du Cambodge, est-ce possible ? Oui.

L’atlas de la barbarie

A Pailin, par exemple, une sorte « de ville du Far West ». Un endroit qui se veut banal, avec une banale borne-frontière, des fondrières, des nids-de-poule. Une ville, des maisons, des rues poussiéreuses, des bars, beaucoup de bars, des tripots, beaucoup de tripots. Comme dans tous les endroits où il y a des rubis, donc de l’argent à blanchir, des hommes, des trafics, des armes. Et pas mal de champs de mines alentours. L’argent que rapportent les pierres précieuses permet de tout acheter, y compris le silence. Mais surtout, dans cette enclave, Olivier Weber sent la peur, « l’inquiétude perpétuelle » qui s’est installée. Elle n’a d’ailleurs jamais quitté les survivants du génocide, et comment pourrait-elle disparaître au contact des probables bourreaux ? Pailin, enclave officieuse des Khmers rouges et du trafic (or, femmes) est le lieu par excellence où cristallise cette peur, par la haine, la rapine, le désespoir, l’argent, etc. Situations ubuesques : les anciens bourreaux regardent, dans les salons de leurs maisons à Pailin, une télévision qui diffusent des extraits du procès en cours à Phnom-Penh.

Les impunis

Un extrait résume bien l’ambiance et la situation. Près d’une grotte, une « bonzesse (…) ne cesse de prier pour les victimes tout en craignant le retour des bourreaux, ils sont là, au-dessus de la route, ils attendent leur tout, ils terrorisent le secteur, ils ne craignent rien car ils ont l’argent, les armes et la douleur du peuple, la culpabilité de tous, une culpabilité de commencement et de fin du monde car nous ne savons plus qui est qui, tout le monde s’est mélangé en coupables et innocents, tant et si bien que les innocents se sentent coupables et les coupables se sentent innocents. »

Ce récit sur les « impunis » du Cambodge n’est pas un livre drôle – mais certains très bons romans ne le sont pas –, c’est un livre grave et pas du tout romancé! Un reportage très bien construit, jusqu’à la rencontre avec Mey Maak, son point d’orgue, et bien écrit (Olivier Weber est un « écrivain » voyageur.) C’est aussi une claque, une vérité qui fait mal à entendre sur un monde que nous feignons d’ignorer, un peuple qui est peut-être encore en partie en « dépression » et qui pourrait le rester tant qu’un procès digne de ce nom (un « Nuremberg Khmer ») ne remplacera pas la « parodie de justice » actuelle (2012-13). Le Cambodge n’est pas qu’un pays touristique. C’est aussi un pays dans lequel la « banalité du Mal » semble d’être installée. Je propose la lecture de ce reportage avant d’y aller.