mardi 15 novembre 2016

J'ai lu "Paradis éphémères" de Donald Richie

Donald Riche
Paradis éphémères. À travers l’Orient
Traduit de l’anglais (USA) par Anne-Sylvie Homassel, Flammarion, 2015, 195 pages, 21 €


Donald Richie nous avait déjà bien intéressé, il y a quelques années, dans Les honorables visiteurs (Éd. du Rocher, 2001), récit dans lequel il évoquait les relations entre Japon et Occident à travers les portraits de ses honorables visiteurs comme Pierre Loti, Charlie Chaplin, Jean Cocteau ou William Faulkner. Cette fois c’est lui-même qu’il met en scène et à lui-même qu’il se confronte à l’occasion de quelques pérégrinations au cours des années 2000 dans un Orient que le voyageur d’aujourd’hui et de demain pourrait bien ne plus rencontrer.

Les paradis fragiles ou éphémères que décrit Donal Richie sont peut-être en voie de disparition. Si Donald Richie aime voyager c’est parce qu’il préfère la différence. C’est aussi parce qu’en voyage nous abandonnons une personnalité que la familiarité nous rendait rance – nous-même. Et parce que le voyage est une incessante surprise et qu’il procure une excitation qui vous met dans l’état de comprendre à tout moment quelque chose dont nous ne sommes, chez nous, capables de faire l’expérience qu’une fois par mois. Mais ça n’est pas gagné pour autant, souvent le visiteur voit ce qu’il s’attend à voir. Donald Richie, en voyageur averti, est parti voir, écouter, sentir, ressentir.

Le recueil d’une quinzaine de textes, autant d’étapes, est consacré à l’Orient. Le voyage commence sur le Nil, avec cette impression que c’est l’histoire qui se déroule sous mes yeux, ce que je vois a toujours été. Au fil de la croisière, Donald Richie éprouve un autre sentiment bien connu des voyageurs, tel Flaubert lui aussi vers Louxor, une sorte de bonheur solennel et écrit : je suis joyeux sans raison. En parcourant les grandes villes de l’Inde, il imagine ce que seront Paris ou Londres lorsque naîtront des milliards d’autres hommes qui ne sauront où aller. L’Inde n’est pas seulement le passé. Elle est aussi le futur. Au Bhoutan le voyageur quitte le monde moderne pour entrer dans un XVIIIe siècle pourvu d’aéroplanes. Près d’Oulan-Bator, des Mongol-land proposent des attractions pour touristes, mais si le voyageur s’éloigne il trouvera la steppe, la beauté intrinsèque du pays. En Chine, Donald Richie esthanté par la Cité interdite, comme le fut Victor Segalen. A Luang Prabang, si les moines disposent de tous les outils modernes de communication, il peut encore voir des jeunes gens exécuter sans ostentation, des danses de séductions médiévales. Au Laos, au Vietnam, en Thaïlande, en Birmanie, à Bornéo, en Corée, au Japon, Donald Richie parcourt et décrit des lieux encore préservés, sans trop dedistractions, des fêtes encore traditionnelles, des paradis éphémères, avec toujours cette question :jusqu’à quand, ce paradis ?

Car on le sait, d’autres voyageurs (l’anthropologue Franck Michel, par exemple) l’on démontré : le tourisme transforme les choses, souvent pour le pire. Les petits paradis d’un jour ne le restent jamais bien longtemps. Surtout de nos jours, avec l’instantanéité de l’information et des vols vers toutes destinations et à la portée de tout le monde. Et avec la manne financière que le tourisme peut rapporter. D’un autre côté, pourquoi tout le monde ne pourrait pas bénéficier de ces instants de bonheur sur une plage isolée et paradisiaque, devant un extraordinaire panorama ou sur un sentier à la trace si ténue qu’il semble oublié depuis des siècles ?

Ces chroniques de voyages, sorte de guide poétique et très incomplet de l’Orient, parlent d’un monde en perpétuelle mutation et nous font réfléchir : Les paradis sont bâtis sur le passé ; ils durent aussi longtemps que le progrès ne les atteint pas. Par ailleurs Donald Richie n’est pas dupe et s’interroge avec raison (lors d’une escale sur l’île de Yap) : la question de savoir si ces gens trouvent eux aussi leur situation paradisiaque est éminemment discutable. Dans les domaines du voyage et du tourisme, les mutations sont en cours, et à venir. On ne sait pas encore quelle place chacun y trouvera. L’attrait de l’exotique est l’une des conditions de notre existence. Encore faudrait-il qu’il reste quelques ailleurs, quelques différences, et que demeure le goût sincère pour ce que l’étranger, l’autre ont de plus profond.


samedi 12 novembre 2016

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White
Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord
Traduction de Marie-Claude White, 176 pages, 17 €
Edition: Le Mot et le Reste, 2014.


Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées blanches et bleues, au Labrador, dans La route bleue (1983, prix Médicis). Il fait d’ailleurs un petit clin d’œil à cette route à la fin de son périple : « Mais, bon, il est temps de reprendre la route, la route sceptique, la route surnihiliste, la route bleue avec ses moments bleus, ses lumières blanches et ses lignes noires et fermes ». Cette fois c’est à l’opposé, à l’ouest du continent américain, que le voyageur et écrivain nous transporte, du côté de Vancouver, le long du Pacifique Nord et des côtes ouest du Canada et de l’Alaska.
D’abord, les lieux. White sait décrire les lieux. Ici Vancouver, avec sa litanie poétique de noms de quartiers, avec une description de la ville bruyante, en effervescence. La ville, le musée, le port et sa faune hétéroclite, le cimetière. Pour White, musarder dans un musée c’est la possibilité de « trouver une image cohérente du monde » et la lecture des inscriptions des pierres tombales lui permet de « pénétrer dans le théâtre du monde ».
Ensuite, les grands espaces. Ce « grand dehors » cher à l’auteur, comme la piste du White Pass, le Klondike Highway, le pays des Indiens tagish. Les rencontres sont nombreuses avec les habitants, ou des hommes et des femmes de passage. Les dialogues, derrière les anecdotes, sont pleins d’enseignements sur la société et la vie de tous les jours.
Enfin, White rencontre, comme toujours dans ses récits de voyages ancrés dans la réalité, des « figures du dehors » qu’il fréquente déjà ou qu’il découvre. Il est ici question de John Muir, dont White a déjà parlé (et dont il a préfacé les œuvres), d’anonymes chasseurs de phoques, d’Indiens, de Béring, de Soapy Smith, un aventurier. Ou de ce MacKenzie, voyageur, commerçant, qui parcourut ces régions, et dont le récit, loin des « aventures romantiques », écrit avec « des mots d’une extrême simplicité qui, mieux que tant de formules élaborées, sont plus proches, à mon sens, de la substance de la vraie poésie », enchante Kenneth White –  à qui cette formule s’applique très bien.
Finalement, ce récit sur la route bleue de Vancouver se rapproche aussi des Cygnes sauvages, autre récit de voyage, au Japon, à la recherche et dans l’attente de l’envol des majestueux oiseaux. Car ici aussi il y a l’attente d’une rencontre, qui sera tout aussi merveilleuse…
Un peu comme le Voyage de Vancouver, qui date de 1791, une « histoire écrite sur les vents », White raconte donc ici sa « vadrouille » et ses « escales » dans ces régions, sait nous intéresser, nous faire découvrir ce monde, les lieux, les idées, les pensées, les acteurs, sait nous apprendre, nous donner à comprendre le présent en partant de faits et d’un monde bien réels, mais aussi les cultures du passé, perdues, détruites. Pour garder « tous ses sens ouverts, ainsi que son esprit », rien de mieux que la lecture d’un récit de Kenneth White, à lire si possible au grand air.
Saluons au passage le travail des éditions Le Mot et le Reste, qui publient ce récit inédit de Kenneth White, mais aussi qui rééditent les œuvres de cet écrivain majeur, comme La route bleue ou Les cygnes sauvages ou encore La figure du dehors (2014), un « classique » qui a ouvert les yeux et les esprits de bon nombre de lecteurs.